La filière défense entre innovation et vulnérabilités

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Economie & Marché Par Jérôme MEYRAND Publié le  09/02/2026
La filière défense entre innovation et vulnérabilités
Ligne d'assemblage du système de drone Patroller de l’usine Safran de Montluçon (Allier).© Adrien Daste/Safran

Face à la montée des exigences technologiques et réglementaires, les sous-traitants de la défense doivent adapter leurs outils, sécuriser leurs approvisionnements et innover pour rester compétitifs. Entre performance industrielle, maîtrise des matériaux critiques et respect des normes étatiques, ces entreprises jouent un rôle clé dans la chaîne de production stratégique de la BITD.


Dans un atelier de mécanique aéronautique en Ariège, le silence est presque total. Chaque pièce de titane destinée à un missile ou à un moteur de chasse est inspectée et manipulée avec précision : ici, la marge d’erreur n’existe pas. Derrière cette minutie se cache une réalité moins visible mais tout aussi cruciale : les sous-traitants de la défense française doivent composer avec des exigences technologiques et réglementaires sans cesse croissantes, des chaînes d’approvisionnement fragiles et une pression économique intense. Leur capacité à innover, produire et sécuriser leurs flux industriels conditionne non seulement la compétitivité des entreprises, mais aussi la souveraineté stratégique de la France.

Dans le document « L’industrie de défense au service des ambitions françaises. De la maîtrise à la supériorité », son autrice Marie Desjeux affirme que la commande publique n’est plus l’unique moteur du secteur. En effet, l’ouverture européenne, la hausse des exportations et la diversification vers les marchés civils obligent les entreprises à repenser leurs organisations et leurs outils industriels pour rester compétitives dans un environnement économique fortement concurrentiel, en constante évolution stratégique et technologique mondiale actuelle. Dans cette publication de 128 pages éditée par La Fabrique de l’industrie, nous avons choisi de nous intéresser à deux chapitres : « La supériorité technologique, point de rencontre des exigences étatiques et économiques » et « La chaîne d’approvisionnement, point névralgique ».

Dans ce premier chapitre, Marie Desjeux décrit que l’innovation appliquée au contexte militaire a pour objectif de bouleverser les rapports de force, au point de dissuader l’adversaire d’attaquer. Pour cela, c’est tout un écosystème de défense, composé des centres de recherche, des industriels et de la DGA (Direction générale de l’armement), qui se met en branle afin de développer des systèmes de défense performants et innovants, et ainsi maintenir un avantage stratégique face à d’éventuels adversaires.

Maîtriser une chaîne complète de technologies et de gestes techniques

A la lecture de l’ouvrage, on observe que « cette recherche de supériorité technologique » est particulièrement prégnant dans « la stratégie de dissuasion ». Pour cette diplômée d’un master en politique publique et développement, « la crédibilité de l’arme nucléaire exige en effet un arsenal d’équipements de très haute performance, dont il faut continuellement anticiper et renouveler les briques technologiques pour faire face à l’évolution des systèmes équipant les armées étrangères ». Elle cite Fabien Kuzniak, conseiller militaire de Safran, pour qui « la stratégie de dissuasion élève l’efficacité et l’innovation technologique de toute la production, car l’erreur n’est pas envisageable lorsqu’il s’agit de contribuer à la tenue de la posture nucléaire ».

Périscope d’attaque Series 20 APS de Safran fabriqué à Dijon (Côte-d’Or). © Daniel Linares/Safran

En dehors de la dissuasion nucléaire, le contexte de tension entre l’Europe et la Russie, sur fond de guerre en Ukraine, a eu pour conséquence la reprise des dépenses militaires. Et d’observer un « nombre croissant d’exigences normatives et techniques ». Si celles-ci imposent que les armements doivent résister à des conditions extrêmes, ce qui ne surprend personne, les armes doivent, en revanche, répondre à des « critères précis, constamment relevés, afin d’être plus efficaces que ceux de l’adversaire ». Car c’est bien cette notion de compétition qui est au cœur de ces niveaux de performance attendus.

Marie Desjeux reprend le témoignage de Fabien Kuzniak, à propos des moteurs d’avions de chasse, produits par Safran Aircraft Engines. « Un savoir-faire détenu par moins de cinq pays au monde qui nécessite de maîtriser une chaîne complète de technologies et de gestes techniques allant des sciences des matériaux pour l’usinage à l’assemblage final des milliers de pièces spécifique qui constituent un moteur comme celui du Rafale. »

Marché concurrentiel

Si l’Etat soutient l’innovation industrielle de défense, « comme principale source de financement et comme premier destinataire des technologies développées à usage militaire », l’autrice chargée d’étude à La Fabrique de l’industrie reconnaît qu’il est difficile d’établir avec précision le poids du soutien public dans l’effort de R&D de défense conduit par les entreprises de la BITD (base industrielle et technologique de défense).

En 2022, le ministère des Armées a alloué 2,1 milliards d’euros aux entreprises pour la R&D, soit 53,6 % de l’ensemble des fonds publics consacrés à l’innovation industrielle cette année-là. Marie Desjeux cite également Hinde Doux, présidente de TNS-Mars, une entreprise issue d’une joint-venture détenue par Thales, Nexter et Safran qui développe les outils des programmes relatifs au combat collaboratif aéroterrestre. Elle préside également la commission PME du Gicat (Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres). Pour cette experte, produire des équipements innovants et performants n’est pas seulement une exigence stratégique imposée par l’État-client, mais constitue également un impératif économique pour les entreprises évoluant dans un marché concurrentiel. « Les industriels de la défense sont avant tout des entreprises privées qui répondent à des incitations et à des mécanismes de marché, et non uniquement à des intérêts patriotiques, confie Hinde Doux à Marie Desjeux. La performance économique reste le premier moteur pour ces entreprises. Bien qu’animées par un élan patriotique en termes d’activité, pour exister, ces entreprises doivent être rentables. »

Crédit impôt recherche

Une rentabilité qui doit passer par la réduction des coûts de production et l’amélioration de la qualité. Marie Desjeux écrit que c’est à ce double titre que l’innovation joue un rôle important. Toutefois, prévient-elle, il ne faut pas perdre de vue que le principal objectif n’est pas d’innover mais de produire, pour reprendre l’analyse de Jean-Marie Dumon, délégué général adjoint au Gican (Groupement des industries de construction et activités navales). « L’innovation n’est qu’un moyen pour y parvenir. C’est ce levier qui permet de capter de nouvelles parts de marché, en particulier à l’export, et même idéalement de faire la course en tête. »

Dans sa publication, La Fabrique de l’industrie montre qu’entre 2015 et 2022, les grands donneurs d’ordre ont alloué entre 2 % et 11 % de leur chiffre d’affaires à la recherche et développement (R&D) civile et militaire. Et de citer le cas de Safran, qui y consacre entre 5 % et 6 %, selon les données du Calepin des entreprises de la DGA (2024), tandis qu’un autre grand acteur de l’industrie de la défense, Thales, a autofinancé sa R&D à hauteur d’un milliard d’euros, soit 6 % de son chiffre d’affaires de 2023. « La part des effectifs affectés à la R&D est également élevée au sein des grands donneurs d’ordre, commente l’étude de Marie Desjeux. Elle est ainsi de 4,4 % chez Thales, ce qui représente 3 500 chercheurs. » L’autrice souligne aussi qu’au titre du crédit impôt recherche, une entreprise de défense obtient en moyenne un crédit d’impôt cinq fois supérieur à celui d’une entreprise hors défense.

Innovation incrémentale

Interrogée dans le cadre de cette publication, Cécile Fauconnet, chercheuse en économie de défense à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), affirme que les industriels optent généralement pour une innovation incrémentale, qui offre des cycles de développement plus rapides et des opportunités économiques plus étendues. C’est le cas de Safran, qui « procède régulièrement à des optimisations techniques dans une perspective d’amélioration continue d’une même plateforme ».

Au chapitre consacré à la chaîne d’approvisionnement, Marie Desjeux assure que la « préférence pour la production nationale » reste un « impératif » pour les systèmes de défense liés à la dissuasion. Une analyse mise en lumière par Hugo Richard, directeur de cabinet du président exécutif et des affaires publiques d’ArianeGroup. Ce dernier assure que toutes les unités de production du missile balistique M51 se situent en France, contrairement à celles des autres segments qui se répartissent entre l’Allemagne et la France.

Réglage qualité des capteurs de l’Euroflir 410 NG pour le drone Patroller à l’usine Safran de Dijon (Côte-d’Or). © Cyrille Dupont/The Pulses/Safran

Privilégier la production locale constitue également un moyen de s’affranchir des politiques des autres pays ainsi que des contraintes réglementaires liées au commerce d’armes, rappelle de son côté Hinde Doux. Seulement voilà, les réglementations nationales relatives aux produits à usage militaire, notamment celles ayant cours en Allemagne et aux États-Unis, peuvent poser des problèmes critiques aux entreprises françaises, pointe Mme Desjeux, citant l’International Traffic in Arms Regulations (ITAR). Avec cette réglementation américaine, les États-Unis peuvent interdire la vente à un pays tiers d’un système d’armes si celui-ci contient un composant américain. Et de citer le cas de la vente de Rafale, l’avion de chasse de Dassault Aviation, à l’Egypte, en 2018, et dont l’administration Trump a bloqué la livraison de missiles de croisière français Scalp, inclus au contrat, car ces derniers contenaient un microprocesseur produit aux États-Unis. « Les acteurs de la BITD sont donc très concrètement incités à surveiller leurs dépendances à l’égard des approvisionnements étrangers », avertit cette experte en politique publique.

Vulnérabilité des approvisionnements français

Un autre sujet est soulevé, celui de la vulnérabilité des approvisionnements français. Celle-ci provient à la fois de la santé jugée fragile de PME et ETI, des contraintes de certification par l’État de ses fournisseurs et d’une forte concentration des approvisionnements en matériaux critiques utilisés dans la production. Pour Marie Desjeux, cette moindre rentabilité réduit leur trésorerie et leur capacité d’investissement. Pour soutenir les PME de la BITD confrontées à des difficultés d’autofinancement, la DGA a créé le fonds d’investissement Definvest, doté de 100 millions d’euros et administré par Bpifrance. Objectif : « Soutenir le développement des PME stratégiques pour la défense par des prises de participations du capital », explique Camille Lanet, le sous-directeur de l’intelligence économique de la direction de l’industrie de défense (DID) à la DGA, cité dans l’étude.

Autres facteurs de vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement pointés par Marie Desjeux, la « concentration des fournisseurs certifiés par la DGA », ainsi que « les contraintes réglementaires associées qui limitent les sources d’approvisionnement alternatives ». Pour Renaud Bellais, chercheur associé au Cesice-université Grenoble Alpes (Centre d’études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes), et codirecteur de l’Observatoire de la défense à la Fondation Jean-Jaurès, « l’État est très prudent dans le choix de ses fournisseurs, peut-être même trop prudent, parce qu’il cherche avant tout à s’assurer de leur pérennité sur toute la durée d’un programme d’armement, afin de maintenir sa souveraineté à tout prix », analyse-t-il dans la publication de La Fabrique de l’industrie.

Les délais d’accréditation jugés trop longs

Force est de constater que les contraintes administratives rigidifient la chaîne d’approvisionnement, notamment en cas de rupture d’approvisionnement. Guillaume Muesser, directeur défense et affaires économiques au Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) fait état de délais d’accréditation particulièrement longs. Dans un propos recueilli par Mme Desjeux, il affirme que « pour un nouvel entrant, complètement inconnu de la filière, il faut environ quatre ans avant d’obtenir la qualification ».

La chargée d’étude fait apparaître un autre « enjeu majeur », celui de la sécurisation des approvisionnements en matériaux stratégiques. Car il faut savoir que six matériaux sur dix utilisés par la BITD sont considérés comme critiques. Elle prend pour exemple le cas de l’entreprise d’usinage Mecaprec, située à Lavelanet (Ariège) et fournisseur pour l’aéronautique et le naval, qui a dû faire face à une rupture d’approvisionnement en titane au moment de la guerre en Ukraine.

Constituer des stocks stratégiques de matériaux

Fabien Kuzniak explique que le donneur d’ordre « intervient aussi quand la PME éprouve des difficultés à s’approvisionner en matières. Lorsque les prix des matières premières augmentent considérablement, alors que les contrats restent inchangés, les fournisseurs peuvent se retrouver en difficulté. Dans ce cas, Safran aide parfois sa supply chain en achetant en grandes quantités les matières premières concernées (comme le titane), en regroupant les demandes de ses sous-traitants et en garantissant les transferts financiers ».

« Les leçons tirées de certains cas de rupture d’approvisionnement ont conduit la DGA à exiger des entreprises la constitution de stocks stratégiques pour les matériaux et produits semi-finis les plus critiques », écrit l’économiste de La Fabrique de l’industrie. Mais c’est sur les investissements étrangers dans les entreprises concernées par le secteur de la défense que « la DGA porte une attention particulière », qui « constituent la principale menace de captation de savoir-faire ». Des investissements qui peuvent passer parfois inaperçus en raison de montages complexes. C’est la raison pour laquelle les MOI (maîtres d’œuvre industriels, soit les neuf grandes entreprises regroupées au sein de la BITD, la base industrielle et technologique de défense) sont parfois incités à prendre des participations au capital d’un fournisseur stratégique dont l’état de santé se dégrade ou qui se trouve à la merci d’un rachat par des acteurs étrangers, montre encore cette publication, qui met en avant la nécessité d’une chaîne d’approvisionnement robuste pour renforcer l’autonomie stratégique de l’industrie.

La filière défense entre innovation et vulnérabilités
Jérôme MEYRAND - Rédacteur en chefFormé aux microtechniques, devenu journaliste en blouse bleue, passé par l’ESJ Lille.

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