L'ingénieur : chevalier moderne de la réindustrialisation | Machines Production

L’ingénieur : chevalier moderne de la réindustrialisation

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Par Machines Production Publié le  30/09/2016
L’ingénieur : chevalier moderne de la réindustrialisation

Ingénieur spécialisé de Supaéro (Toulouse), Jean-Michel Schulz aborde le rôle et la place dans l'entreprise d'un jeune diplômé ayant reçu une formation scientifique et technique. Au-delà de sa parfaite maîtrise technologique, il devra avoir conscience que " son implication, sa loyauté et son exemplarité devront être de tous les instants ". Jean-Michel Schulz est professeur de management technique et industriel et de technologies aéronautiques au sein de la HES-SO (Suisse), de la HEIG-VD (Suisse) et chargé de cours à l'EIGSI (La Rochelle).


Etudiant, je pensais que la technicité et l’innovation étaient les seules clés d’un succès technique. Je ne voyais la finalité de la réussite de l’ingénieur que dans la reconnaissance de l’inventeur et de l’expertise. Au cours de vingt-cinq années d’expériences professionnelles, dans les secteurs industriels de l’aéronautique et de l’automobile, d’ingénieur d’essais au poste de directeur technique et industriel, j’ai appris que l’organisation, la méthodologie, le management et le travail en équipe étaient indispensables à la transformation d’idées, fussent-elles géniales, en réussites industrielles.
Ainsi, en plus de sa parfaite maîtrise technologique, l’ingénieur moderne, qu’il soit en position de management hiérarchique ou fonctionnel, en bureau d’études ou sur site de production, doit, entre autres, être rigoureux et factuel sans être réactionnaire, exigeant sans être inhumain, toujours avec respect et modestie. Il doit viser systématiquement l’excellence pour lui-même et pour ses équipes, mais ne jamais se perdre dans l’abysse du perfectionnisme, qui n’est un objectif ni technique, ni humain.
Il lui appartient d’encourager son équipe et de promouvoir la formation plus que de reprocher, d’agir rapidement et de manière pragmatique mais sans précipitation ni simplisme, d’apporter de la méthodologie mais sans dogme et sans être prisonnier de ses outils, de formaliser et standardiser mais sans lourdeurs administratives.

Responsabiliser sans se déresponsabiliser
En plus de savoir déléguer et responsabiliser sans se déresponsabiliser, il faudra qu’il soit un bon gestionnaire, sans être pingre ou pire encore mesquin. Qu’il sache tenir parole et ne s’engager que sur des actions réalisables.
Il doit faire respecter la discipline sans raideur excessive. Sans discipline, aucune aventure humaine n’est possible. Il devra parfois sanctionner, toujours avec justesse.
D’autres qualités sont exigées : être psychologue et faire preuve d’empathie, mais sans jamais se prendre ni pour un psy ni pour une assistante sociale. Communiquer clairement et sincèrement mais sans confession ni commérage. Favoriser le dialogue, mais sans se laisser manipuler. Il doit être critique, envers lui-même comme envers les autres, sans jamais promouvoir ni la polémique ni la division, être ambitieux sans être arriviste.
En résumé, chercher à être pour les autres, le collaborateur, le collègue et le chef avec lequel on souhaiterait travailler.
Cette équation déjà très simplifiée, peut paraître complexe pour le jeune ingénieur sans pratique. Elle n’en est pas moins le quotidien de tout poste d’encadrement technique.

La sagesse de l’autocontrôle
Le futur ingénieur doit donc avoir conscience que son apprentissage se prolongera bien au-delà de son diplôme. Il comprendra aussi que son rôle dans l’entreprise ne sera certainement pas que technique, mais managérial et sociétal. Son implication, sa loyauté et son exemplarité devront être de tous les instants.
Après une période plus ou moins longue, il se verra confier de plus hautes responsabilités associées à une autonomie étendue. C’est là que le guetteront les dangers de l’expertise, de la certitude et de l’arrogance. Il devra alors acquérir seul, la sagesse de l’autocontrôle et toujours garder à l’esprit que la ténacité, l’humilité, la cohésion et l’investissement sont à l’origine des succès de l’ingénieur, alors que la suffisance, la négligence, le narcissisme et la cupidité sont à l’origine de ses plus grands écueils.
Enfin, si ce n’est déjà le cas, il découvrira que dans le travail comme en amour, l’envie donne des ailes. Qu’elle rend toutes choses possibles et aisées, à faire et à obtenir, alors que le besoin et la contrainte fixent les crispations et rendent les mêmes choses laborieuses, délicates, voire irréalisables.
Armé de cet enthousiasme, personnel, mais au combien communicatif, l’ingénieur pourra s’épanouir dans un métier souvent éprouvant, mais toujours passionnant et s’intégrer avec harmonie dans une société, de plus en plus avide de technologies, rapidement démocratisées. Mais qui pour autant ne reconnaît que rarement les talents techniques et scientifiques, aux profits des lucioles du marketing et de la finance.
Mais on ne doit pas devenir ingénieur pour l’argent, ni seulement parce qu’on est bon en maths. Ce doit être une vocation, un sacerdoce. Trop souvent, des ingénieurs brillants n’exercent pas ou plus le métier d’ingénieur, même dans l’esprit. Cette opiniâtreté, face à un problème, de trouver une solution, là où, souvent, les autres attendent le dénouement. C’est de cette exigence, personnelle et collective, que nait l’excellence, indispensable pour garantir son existence dans une société de concurrence. Et c’est pour cette raison que l’ingénieur doit être au coeur de l’industrie, particulièrement dans les pays où l’innovation et la performance industrielle sont les seuls moyens de financer le système social.
De fait, l’ingénieur, par l’innovation et l’optimisation, est au centre du combat de la compétitivité industrielle. Il s’agit bien d’une sorte de chevalier contemporain, dans un monde où les guerres économiques et technologiques remplacent souvent les conflits militaires. Cette analogie martiale n’est pas nouvelle. En effet, l’étymologie du mot ingénieur vient de l’ancien français  » engigneor « , qui dénommait un constructeur d’engins de guerre. Sa contribution à la protection et au développement de la communauté était déjà indiscutable. C’est cet exercice qu’il doit se réapproprier aujourd’hui.

Revalorisation sociétale des métiers
Il est donc indispensable dans nos sociétés occidentales, déprimées et en constante impression de récession économique et sociale, de promouvoir auprès de nos jeunes, le métier d’ingénieur et d’en assurer des formations performantes, autant pour les secteurs de la conception et de l’innovation, que dans ceux des métiers de la production. Mais cette offre académique n’aura de sens, que si elle est complétée par une revalorisation sociétale des métiers de la technologie et de la recherche. Au niveau salarial bien sûr, même si les contextes économiques semblent compliqués, mais plus encore en reconnaissances et en préhension du pouvoir de décision, au sein même des plus hautes directions des entreprises. Nonobstant la présence d’ingénieurs dans les milieux politiques, trop souvent surreprésentés par les métiers de l’administration, du droit et de la finance, pour être à même de mettre en place une réelle politique industrielle.
C’est à cette condition, que notre société reprendra confiance en la science et en l’industrie et se réconciliera avec la notion de progrès technologiques. C’est dans ces conditions que les pays dits développés, mais en réalité le plus fréquemment déclinants, renoueront avec la compétitivité économique, renonceront au chômage de masse et rassoiront leur supériorité et leur équilibre social par leurs industries techniques, trop souvent délaissées au profit des métiers futiles du secteur tertiaire. Il s’agit là de tout l’enjeu de la réindustrialisation de notre société, par un investissement massif, matériel et avant tout humain. L’ingénieur moderne devra en être le principal maître d’oeuvre.

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