Sous le kaolin de Beauvoir, la France rebâtit sa chaîne du lithium | Machines Production

Sous le kaolin de Beauvoir, la France rebâtit sa chaîne du lithium

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Economie & Marché Par Malcom TCHAMTE Publié le  22/10/2026
Sous le kaolin de Beauvoir, la France rebâtit sa chaîne du lithium
Exploitée pour son kaolin depuis le XIXᵉ siècle, la carrière de Beauvoir cache sous ses pieds l’un des cinq plus grands gisements de lithium en roche dure au monde. © Imerys

Le décret publié le 21 octobre accorde à Imerys, jusqu’en 2075, la concession du gisement de lithium de Beauvoir, dans l’Allier. Derrière ce titre minier se dessine un projet hors norme : réunir en France toute la chaîne, de la roche jusqu’au lithium prêt pour les batteries. Reste à en consolider chaque maillon d’ici 2030.


À Échassières, dans l’Allier, on creuse la terre depuis plus d’un siècle et demi. Sur le massif de la Bosse, la carrière de Beauvoir fournit depuis le milieu du XIXe siècle du kaolin, cette argile blanche dont on fait la porcelaine. Imerys, qui l’exploite depuis 2005, sait pourtant que la vraie richesse du site se trouve plus bas. Car sous la carrière s’étend un granite chargé de mica lithinifère : 373 millions de tonnes de minerai, assez pour placer Beauvoir parmi les cinq plus grands gisements de lithium en roche dure au monde.

Ce trésor a désormais un cadre légal. Le 21 octobre, le Journal officiel a publié le décret qui accorde à Imerys Beauvoir, filiale du groupe, la concession du gisement jusqu’au 23 mai 2075. Le titre couvre un peu plus de 7 km², de l’Allier au Puy-de-Dôme, et ne porte pas seulement sur le lithium, mais aussi sur l’étain, le tantale et le niobium. C’est la première concession accordée sous le code minier réformé, et une rareté dans un pays qui avait presque oublié ses mines. Pour le ministre de l’Économie, Roland Lescure, elle « contribuera à sécuriser nos approvisionnements ».

Sécuriser : le mot résume à lui seul l’ambition du projet. Car si le lithium entre dans toutes les batteries, l’Europe n’en produit presque pas, et surtout, elle n’en transforme quasiment rien. Ce maillon décisif, le raffinage, se trouve en Chine, qui transforme environ 60 % du lithium mondial, selon l’Agence internationale de l’énergie. Face à cet état de fait, Bruxelles entend changer la donne : d’ici 2030, l’Union européenne veut extraire sur son sol au moins 10 % de ce qu’elle consomme en matières critiques, et en raffiner au moins 40 %. Cela tombe bien : Beauvoir coche les deux cases à la fois. C’est pourquoi les pouvoirs publics ont soutenu ce projet avec constance, d’abord en lui conférant le statut de projet d’intérêt national majeur dès 2024, avant de faire entrer l’État au capital, au printemps dernier, via la Banque des territoires qui a ainsi apporté 50 millions d’euros pour détenir environ 30 % de la société EMILI Lithium.

Il s’agit désormais de passer du titre au chantier. En effet, le décret donne seulement le droit d’exploiter le sous-sol, pas celui d’y entrer. Imerys doit encore obtenir l’autorisation d’ouvrir les travaux miniers et ses autorisations environnementales, avant de prendre sa décision finale d’investissement. Ce qui se dessine déjà, en revanche, c’est une chaîne industrielle complète, pensée pour ne jamais quitter l’Allier.

Voyage au centre de la roche

Cette chaîne commence entre 75 et 400 mètres sous la carrière de kaolin. La mine y sera exploitée par chambres et piliers : on y découpera de vastes salles, en laissant des colonnes de roche pour tenir le terrain, avant de remblayer chaque salle vidée avec les stériles. Jusqu’à huit chambres pourront fonctionner en même temps, pour sortir 2,1 millions de tonnes de granite par an. Le premier concassage se fera à sec, au fond, de sorte que le bruit, les vibrations et la poussière ne remontent jamais en surface.

Une fois remonté, le minerai n’ira pas bien loin. L’usine de concentration, bâtie sur le carreau même de la mine, le broiera dans l’eau puis séparera ses minéraux par flottation. Il en sortira chaque année 330 000 tonnes de concentré de mica, la matière qui renferme le lithium. Rien, ou presque, ne sera perdu : 420 000 tonnes de feldspath repartiront vers les céramistes et les verriers européens, tandis que l’étain, le tantale et le niobium seront mis de côté. Quant à l’eau, Imerys compte en recycler 90 % en circuit fermé.

Reste à faire voyager ce concentré jusqu’à Montluçon, sans faire défiler les camions dans la forêt des Colettes qui borde le site. La solution passe d’abord sous terre, puis sur les rails : mélangé à de l’eau, le concentré empruntera une canalisation enterrée jusqu’à une plateforme ferroviaire construite près de Saint-Bonnet-de-Rochefort. Il y sera filtré, puis chargé sur des trains de fret. Au bout de la voie l’attend, pour finir, le maillon le plus stratégique de tous. Sur une ancienne friche industrielle de Saint-Victor, aux portes de Montluçon, l’usine de conversion fera ce que l’Europe ne sait presque pas faire aujourd’hui : transformer le minerai en hydroxyde de lithium de qualité batterie. À pleine capacité, elle en produira 34 000 tonnes par an, de quoi équiper environ 700 000 véhicules électriques.

Un lithium qui ne quittera pas l’Europe

L’ancrage de cette chaîne au cœur même du territoire n’est pas un simple choix de commodité : c’est bien l’État qui en a fait une condition sine qua non de l’attribution de cette concession. Ainsi, le cahier des charges annexé au décret impose que le concentré de Beauvoir alimente l’usine de Saint-Victor, et que le lithium produit serve la filière française et européenne des batteries. Pas question, donc, de vendre le minerai brut au plus offrant à l’autre bout du monde. Le texte va d’ailleurs plus loin : à chaque demande de travaux, Imerys devra montrer comment il compte valoriser l’étain, le tantale et le niobium. Le tungstène et le béryllium, présents dans la demande initiale, ont été retirés du titre, faute de projet pour les exploiter.

Chaque année, l’exploitant devra en outre rendre compte au ministre des tonnages extraits, des résidus produits et des teneurs en lithium. Premier du genre, ce modèle de souveraineté assortie de conditions pourrait bien servir de référence aux sept autres projets de lithium à l’étude en France, en Alsace comme en Haute-Vienne.

Un projet pensé sur le temps long

Cette ambition doit pourtant composer avec le calendrier du marché. Quand Imerys a dévoilé EMILI, en octobre 2022, l’hydroxyde de lithium dépassait 50 euros le kilo, et l’industriel visait une mise en service dès 2028 pour un investissement de 1 milliard d’euros. Quatre ans plus tard, le paysage a changé. Les études détaillées ont porté la facture à 1,8 milliard d’euros, tandis que les surcapacités mondiales faisaient chuter les prix sous les 10 euros le kilo. Problème : Imerys, qui vise un coût de production de 7 à 9 euros, a besoin d’un prix de 17 à 25 euros pour rentabiliser son investissement. La production commerciale est donc désormais attendue en 2030.

Le marché n’est pas seul en cause. En bout de chaîne, les usines de batteries françaises et allemandes peinent elles aussi à monter en cadence. Or, une mine française n’a de sens que si des acheteurs européens attendent son lithium. En attendant, Imerys avance pas à pas. Une phase pilote doit démarrer vers 2028, pour environ trois ans, afin de valider les procédés, d’ajuster le dimensionnement des équipements et de fournir des premiers échantillons aux fabricants de batteries. D’ici là, l’instruction des autorisations environnementales se jouera notamment sur la ressource en eau, le stockage des résidus et la consommation d’énergie du complexe. La concession, elle, lui garantit le gisement pour un demi-siècle.

Une vitrine pour l’industrie

Si l’État a mis tant de moyens dans ce dossier, c’est aussi pour en faire un exemple. Le projet sert notamment de vitrine à la loi Industrie verte, qui vise à diviser par deux les délais d’instruction des projets industriels pour les ramener autour de huit mois. Roland Lescure y voit le fruit d’une « méthode Notre-Dame », faite d’un pilotage serré entre ministères et préfecture. Une méthode dont pourraient profiter bien d’autres industriels, puisque ces simplifications valent aussi pour agrandir une usine ou ouvrir un nouveau site.

À la clé, le projet promet 500 à 600 emplois directs, et plus de 1 500 au total, pour un demi-siècle. Il faudra former des mineurs, des spécialistes du traitement des minéraux et des chimistes, et équiper les sites en concasseurs, broyeurs, cellules de flottation ou filtres. Sous le kaolin qui a donné sa blancheur à tant de porcelaines, c’est peut-être une nouvelle page industrielle qui s’ouvre. La concession n’en est toutefois que la première ligne : les autorisations, le financement, le prix du lithium et l’appétit des gigafactories écriront la suite.

Sous le kaolin de Beauvoir, la France rebâtit sa chaîne du lithium
Malcom TCHAMTEJournaliste qui tel un grain de sable, infiltre la machine industrielle pour en déceler tous les rouages

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