Valdunes et Forges de Tarbes dans la tourmente
Alors que la liquidation judiciaire vient d’être prononcée pour la Fonderie de Bretagne, les deux usines du groupe français Europlasma sont en difficulté. Le fabricant de roues ferroviaires devrait être revendu, tandis que le forgeron est sous l’œil de la justice.
Le 15 octobre, le couperet est tombé. Le tribunal de commerce de Lorient (Morbihan) rendait sa décision à propos de la Fonderie de Bretagne. Faute d’offre de reprise, l’instance a prononcé la liquidation de l’usine, touchant pas moins de 244 salariés. C’est la fin d’une histoire industrielle qui remonte à 1966, année de création de la fonderie située à Caudan, une ville de 7 200 habitants, par la régie Renault, pour la production de pièces automobiles. En 1999, lorsque la marque au losange décide de céder la fonderie, elle passera entre les mains de plusieurs propriétaires italiens. Mais le dernier acquéreur, le groupe Zen, dépose le bilan, et c’est Renault qui reprend le flambeau sous la pression des salariés.
2018, la fonderie est frappée d’un incendie, obligeant le constructeur automobile a délocalisé en Espagne une partie de la production. Laquelle ne reviendra pas totalement sur le site breton, une fois son redémarrage. Quatre ans plus tard, Renault capitule et cède le site à un fonds allemand, qui le transmettra ensuite à Europlasma, en avril 2025. Basé dans les Landes, ce groupe industriel fondé en 1922 projette de diversifier la production, en voyant l’opportunité d’y fabriquer des obus de mortiers. L’ère des guerres et du réarmement ranime la filière de la défense. Selon la chaîne d’information économique BFM Business, l’objectif était de produire 250 000 obus par an en 2025, puis de doubler le chiffre en 2026. Etat et Région s’engagent sur un prêt de 7 millions d’euros pour un investissement du groupe Europlasma estimé à 15 millions d’euros.
« Nous voulons dire notre reconnaissance aux salariés »
Seulement voilà, les commandes et les équipements se font attendre. Affaiblie par un nouvel incendie en janvier, la Fonderie de Bretagne se déclare en cessation de paiement, avant que les fours de fusion ne soient définitivement éteints. « Nous voulons dire notre reconnaissance aux salariés. Ils ont tenu, ils ont redémarré l’outil cet été, ils ont continué à travailler avec dignité et professionnalisme dans des conditions que peu auraient acceptées (…) Et nous travaillerons à ce que ce site, qui porte soixante ans d’histoire industrielle du pays de Lorient, conserve une vocation industrielle. » Ces mots sont signés par trois élus, à savoir Loïg Chesnais-Girard, président de la région Bretagne, Fabrice Loher, président de Lorient agglomération et maire de Lorient, ainsi que Fabrice Vély, maire de Caudan.
Un autre collectif d’élu vent debout contre le groupe industriel landais ont également fait savoir leur mécontentement. Du maire de Tarbes (Hautes-Pyrénées) au président de la communauté d’agglomération de La Porte du Hainaut (Nord), en passant par les maires de Leffrincoucke (Nord) et Trith-Saint-Léger (Nord), ils signalent, dans un communiqué, que pour la Fonderie de Bretagne, « le groupe n’a jamais honoré ses engagements d’investissements — fixés à 15 millions d’euros sur trois ans — ni concrétisé la diversification promise vers la défense », que les « sommes promises n’ont pas été versées », avant de pointer qu’Europlasma « affiche des pertes nettes abyssales, s’élevant à 35,6 millions d’euros en 2025 (soit plus du double de l’exercice précédent) ».
Et si des élus du Nord figurent parmi les signataires, c’est parce que le groupe, constitué de quatre grands pôles (solutions plasma, industrie, traitement des déchets dangereux et décarbonation), possède également l’entité nordiste Valdunes. Et ce même 15 octobre, Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’industrie, annonçait que cette forge de Leffrinckoucke, où travaillent 200 personnes, devrait être cédée à un repreneur. Repris au printemps 2025 par Europlasma, le fabricant de roues et d’essieux ferroviaires a dû recourir à l’Etat, lequel a débloqué 3,5 millions d’euros pour « payer les salaires et permettre l’achat d’un peu de matières premières », selon un article du journal Le Monde, du 17 octobre. Toujours dans les colonnes du quotidien du soir, Sébastien Martin estime que cet apport permettrait de gagner du temps afin de « voir un peu venir les choses d’ici la fin de l’année au moins ».
Pourquoi Valdunes est à vendre
« On va de panne en panne », s’est inquiété un salarié. La forge avait dû être arrêtée plusieurs semaines après l’été en raison d’une panne dans la salle des pompes. Valdunes s’appuie également sur son site de Trith-Saint-Léger (Nord), pour la partie traitement thermique et usinage des roues en acier.
Pourquoi chercher un repreneur ? Au journaliste du Monde, Europlasma se défend en assurant que « le stock de roues repris avait été évalué autour de 26 millions mais n’en valait, en fait, que 6 millions ». L’industriel landais avait repris Valdunes, en 2024, alors détenu par l’actionnaire chinois MA Steel.
« Malgré l’excellence d’un écosystème valenciennois dynamique, l’appui d’une main-d’œuvre hautement qualifiée et des innovations à forte valeur ajoutée comme la roue verte décarbonée, le groupe Europlasma maintient la production à l’arrêt faute de commandes et conduit l’outil industriel dans l’impasse », se désolent les élus. Elus parmi lesquels figure Pascal Claverie, maire de Tarbes et vice-président de la communauté d’agglomération en charge du développement économique.
Car ce sont désormais les Forges de Tarbes, qui fabriquent des corps d’obus de 155 mm pour les canons Caesar, qui éveillent les soupçons. Également dans le giron d’Europlasma, l’usine doit se mettre en conformité sur certains équipements de production. En effet, le 9 juillet dernier, une inspection des services de l’Etat a relevé un retard dans la requalification périodique de quatorze équipements sous pression. Ces derniers devant être remis en conformité avant ce 31 décembre.
Arrêté de mise en demeure
Dans un article paru le 21 octobre sur le site Internet Le Courrier des stratèges, un média indépendant d’analyse, de prospective et d’opinion, fondé par Éric Verhaeghe, on apprend que le groupe a invoqué les difficultés à trouver un prestataire capable d’effectuer les interventions et leur coût. Le 9 octobre, la préfète des Hautes-Pyrénées avait signé un arrêté de mise en demeure.
Selon BFM Business, la direction aurait décidé de vendre les murs, « sans informer son principal client, le ministère des Armées » afin de refaire de la trésorerie pour pallier ces nouvelles difficultés rencontrées au sein de la forge tarbaise. Patrick Pailloux, délégué général de la Direction générale de l’armement (DGA), a reconnu, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, que la situation financière de l’entreprise s’était dégradée rapidement cet été. Au point de saisir la procureure de la République afin de « signaler des décisions de gestion qui ont précipité la dégradation du site ».
Le collectif d’élus s’étrangle une nouvel fois : « Alors que le groupe se prévaut de l’économie de guerre et du réarmement, nous nous interrogeons légitimement sur la réalité des flux financiers d’Europlasma et sur la destination réelle des ressources. » Avant de conclure, dépités devant « les défaillances majeures du groupe Europlasma » : « Entre le Nord, la Bretagne et la Occitanie, des fleurons de l’industrie française (…) subissent de plein fouet les conséquences de promesses non tenues et d’une gestion financière déconnectée des réalités productives ».