IA, le nouvel œil de l’industrie

Pour cette 33e édition de MP L’Emission, nous explorons le rôle grandissant de l’intelligence artificielle dans le contrôle qualité et la métrologie.

Aux côtés de Romain Brault et Quentin Julien, experts au Cetim, l’émission décrypte les algorithmes utilisés, les bénéfices concrets en atelier, les limites technologiques et les perspectives d’évolution.

Une discussion technique et éclairante qui montre comment l’IA transforme déjà les méthodes de contrôle et ouvre la voie à une production plus fiable, plus rapide et plus connectée.

C’est à découvrir dans Machines Production L’Emission.

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Décryptage

Nous recevons deux invités sur notre plateau :

Romain Brault, expert en métrologie numérique au Cetim

Quentin Julien, expert en vision industrielle au Cetim

 

Quels types d’algorithmes sont utilisés pour la détection et l’inspection ?

Quentin Julien : Alors, depuis de nombreuses années, il y a des algorithmes conventionnels qu’on peut retrouver. Notamment des algorithmes de classification, de foliage, etc. Et récemment est apparue l’intelligence artificielle avec le deep learning et le machine learning qui sont de plus en plus utilisés.

Quelle est la différence entre le deep learning et le machine learning ?

Q. J. : Alors le machine learning, c’est le fait d’apprendre à une machine, quelque chose. Et le deep learning est une sous-catégorie du machine learning dans lequel on utilise un réseau de neurones pour apprendre à la machine à faire une tâche.

Est-ce que l’IA générative peut également être employée ?

Romain Brault : L’IA générative, elle existe plus récemment que les algorithmes par apprentissage. Je pense qu’elle est quand même assez peu utilisée quotidiennement par les industriels dans les activités de production, et notamment de contrôle. Néanmoins, elle existe pour produire des données synthétiques qui ne sont pas forcément existantes dans la partie physique, qu’on n’a pas la possibilité de produire physiquement pour des raisons d’accessibilité, pour des raisons de coût. Et puis, plus classiquement, elle peut aussi servir pour produire des documents, comme on le fait pour d’autres applications que le contrôle, mais en production de documents automatisés à la demande des utilisateurs.

Q. J. : Elle est plutôt utilisée dans les fonctions support, notamment pour faire de l’e-mail, préparer des supports de formation, etc. Pas encore forcément dans l’industrie, même pour faire du contrôle.

Vous ne l’avez pas testée en vision pour voir ce que cela pouvait donner ?

Q. J. : En effet, on l’a testée en vision avec des algorithmes connus comme ChatGPT ou Mistral qui ont donné des résultats. Des résultats encourageants mais pas encore satisfaisants pour être utilisés en production.

Dans quels domaines de production, l’IA apporte-t-elle le plus de valeur ajoutée ?

Q. J. : Dans le contrôle, elle permet de fiabiliser et de gagner du temps. Elle travaille 24 h sur 24 et elle a un regard objectif, donc elle va faire ce qu’on lui a appris sans jamais vraiment dévier. Et ça permet d’assurer une fiabilité tout au long du process, notamment du contrôle.

Et le temps gagné estimé par rapport à l’époque où il n’y avait pas d’IA ?

Q. J. : Avec l’automatisation, on gagne déjà beaucoup de temps. On n’a plus les pauses opérateurs. On peut faire du contrôle en continu sur la production sans jamais avoir besoin d’arrêt. Donc on ne gagne pas forcément du temps de contrôle, mais on gagne en quantité de contrôle effectué.

R. B. : En métrologie, notamment numérique, on exploite beaucoup l’IA pour le même type de valeur ajoutée, pour augmenter la rapidité des contrôles, les fiabiliser d’une certaine manière. Et puis l’avantage, c’est d’avoir accès aux données très rapidement, beaucoup plus rapidement que si on devait conserver l’action humaine pour notamment faire des actions de post-traitement. Je pense notamment à la métrologie numérique en trois dimensions, qui génère des volumes de données assez importants, qui sont assez souvent compliqués à traiter, à post-traiter et à optimiser. Il y a des algorithmes d’IA qui sont de plus en plus performants là-dessus, qui sortent très récemment et qui permettent de faciliter ces opérations drastiquement par rapport à l’action humaine.

Comment mettre en place une IA dans un process de contrôle qualité ?

Q. J. : Il faut des compétences. En premier lieu, on ne peut pas faire d’intelligence artificielle sans avoir une bonne base de données. Donc on va avoir besoin de capter cette donnée. Donc avoir des personnes capables de la capter. Ensuite, elles devront être capables de les comprendre. Les personnes sont expertes métier, ou qui fabriquent les pièces vont savoir nous dire quels sont les types de défauts, etc. Donc c’est très important pour faire le transfert des connaissances de l’humain vers la machine. Et ensuite, on va avoir besoin de compétences en informatique, notamment en data science ou en intelligence artificielle pour pouvoir choisir le bon algorithme, l’entraîner et puis après, éventuellement le déployer.

On doit passer forcément par un logiciel ?

Q. J : On peut avoir des logiciels qui permettent de faire la captation, l’entraînement, etc. Mais on peut aussi avoir besoin simplement de compétences extérieures. Pour du contrôle par vision, on va avoir tout simplement une caméra et puis un logiciel externe. Ou des compétences en programmation, on n’a pas forcément besoin d’un logiciel. Il y a même des capteurs qui intègrent directement des logiciels d’intelligence artificielle.

Au Cetim, vous avez développé des logiciels d’IA ?

Q. J. : On utilise nos logiciels basés sur des programmes Python open source, mais on n’est pas en mesure de les commercialiser. On les utilise pour faire des essais de faisabilité, des preuves de concepts, etc.

R. B. : Notre mission, c’est du transfert de technologie. Donc, on est plutôt amené à benchmarker les différents outils, à les positionner sur les bonnes applications. Eventuellement, après, dans nos activités plutôt orientées recherche, on est amené à participer à des développements qui produisent de nouveaux algorithmes ou pour faire de la détection d’informations, de l’analyse de données ou pour participer à la préparation des bases de données qui amèneront du contenu pour entraîner les algorithmes de détection ou de prédiction.

Q. J. : Il ne faut pas oublier que l’intelligence artificielle reste un outil et nn quelque chose qu’on applique systématiquement, mais ça reste un outil parmi d’autres.

Une fois que l’IA est en place, quelles sont ses limites et ses contraintes ?

R. B. : C’est la qualité et la disponibilité des données. Est-ce qu’on en a en quantité suffisante ? Est-ce qu’elles sont suffisamment robustes par rapport à l’application qu’on vise ? Est-ce qu’elles ont suffisamment de variabilité pour représenter tous les cas qui vont se présenter dans l’application qu’on souhaite analyser ? Donc, la contrainte, ça peut être d’avoir à mettre en place une IA avec une base de données qui soit un peu limitée sur ces aspects-là et du coup de limiter son efficience. La préconisation, c’est de bien qualifier ces données-là et peut-être de mettre en place des déploiements progressifs dans l’utilisation industrielle pour la sécuriser vis-à-vis des objectifs qui sont visés. Après, une autre contrainte est liée à l’informatique. Aujourd’hui, il y a beaucoup de contrôles qui se font encore avec de la restitution papier, mais le numérique prend de plus en plus de place, et l’apport de l’IA ou des technologies numériques au sens large impose aussi une remise en question des infrastructures d’un point de vue informatique réseau, pour être suffisamment dimensionnées par rapport à ces nouvelles méthodologies de travail.

Et dans le domaine de la vision industrielle…

Q. J. : L’IA va être limitée sur les données. Si on est capable de déceler quelque chose à l’œil, par exemple, l’intelligence artificielle va être capable de le déceler aussi. Il faut bien comprendre qu’en fait, elle va copier ou imiter un peu ce que fait l’humain ou l’opérateur lors de son contrôle. C’est-à-dire que si l’opérateur n’est pas capable de prendre une bonne décision ou de bien apprendre à l’algorithme, l’algorithme va se retrouver limité et va faire potentiellement les mêmes erreurs que l’opérateur lors de l’apprentissage. Toutefois, on est quand même avantagé avec l’intelligence artificielle ou des outils numériques parce qu’on est capable d’être plus précis que l’œil humain, notamment avec des caméras, des microscopes ou bien d’autres capteurs parfois plus puissants, qui peuvent permettre de déceler des choses encore plus fines qu’on pourrait le détecter à l’œil.

Est-ce que l’IA peut remplacer l’œil humain, voire même être plus performante ?

Q. J. : Oui, mais ce n’est pas forcément un avantage parce qu’il y a un risque de faire de la sur-qualité, avec des pièces qui vont être rebutées alors qu’initialement elles ne l’auraient pas. En fait, c’est une question de sensibilité. Après c’est l’opérateur ou le contrôleur qualité qui va devoir dire : là c’est trop, on fait de la sur-qualité ; ou là ce n’est pas suffisant, il faut qu’on pousse un peu plus. Tout va être dans l’apprentissage de l’IA.

R. B. : C’est là où la compétence humaine garde tout son sens. En fait, l’expertise métier qui existe dans les entreprises, c’est elle qui va donner les règles d’analyse à l’IA, donc définir les critères, les seuils pour la faire fonctionner au bon niveau. Donc, on ne peut pas dissocier dans la mise en place la partie informatique de la partie connaissance métier qui existe déjà dans les entreprises.

Dans le dévracage robotisé de pièces, l’IA peut-elle apporter un plus ?

Q. J. : Oui, parce qu’on va être capable de prévoir une nouvelle trajectoire ou de détecter plus finement l’orientation de la pièce.

L’IA par apprentissage, comme nous l’avons décrite en début d’émission, peut-elle halluciner comme une IA générative ?

R. B. : C’est vrai que pour l’IA générative, on évoque de temps en temps le phénomène d’hallucination par rapport à la réponse qui est donnée par le modèle, par rapport à la requête qui est proposée par l’utilisateur. Mais pour l’IA par apprentissage, je ne ferai pas forcément la même transposition. On ne parle pas forcément d’hallucinations, puisque la réponse qui est donnée par les algorithmes d’apprentissage va venir aussi de la mise à disposition des données fournies à l’algorithme pour apprendre, pour le valider et puis pour fournir des nouvelles prédictions. Donc forcément, il n’y a pas d’hallucination : l’algorithme redonne des informations par rapport à ce qui lui a été appris. Et s’il n’y a pas d’hallucination ou s’il n’y a pas de grosses aberrations dans les données d’apprentissage, la restitution est aussi cohérente que les données d’apprentissage. Par contre, elle peut être biaisée. Finalement, c’est un peu le revers. Si la qualité de données est trop restreinte en termes de variabilité à des cas trop ciblés, les algorithmes auront du mal à donner des réponses pertinentes sur des cas qui sont un peu trop loin de la base d’apprentissage.

Comment exploiter davantage les données de l’IA au-delà du contrôle qualité ? Est-ce qu’on peut étendre cette IA à tout l’atelier ?

R. B. : De plus en plus, on voit apparaître de nouvelles solutions numériques qui exploitent les données, en continuité de la partie métrologie pure, pour piloter un procédé en analysant la dérive métrologique sur certaines spécifications de la pièce et éventuellement générer en automatique ou proposer à l’opérateur des boucles de rétroaction pour corriger certains paramètres du process et remettre le process en ligne. On les utilise aussi pour adapter l’échantillonnage en termes de contrôle. Quand on fait du contrôle, on dit toujours qu’on fait du contrôle 100 %. Quand on a à disposition des données en quantité suffisante et des analyses en temps réel, on peut se permettre de regarder si la stabilité du process est de plus en plus performante et éventuellement relâcher l’échantillonnage de certains contrôles. Tout ça dans un objectif plutôt d’optimiser le coût global du contrôle dans la production.

Q. J. : Pour compléter, on peut aussi avoir accès aux IA génératives qui vont nous permettre, par exemple en rentrant une base de données issue de l’entreprise, de recourir à des maintenances. Lors des échanges de mails, il peut y avoir des informations pertinentes pour la maintenance d’une machine. On imagine que notre opérateur est parti à la retraite. Au lieu d’avoir à fouiller, on va donner tous les mails à notre IA générative qui, elle, va les concaténer. Et lorsqu’on va lui poser une question, elle sera capable de nous parler de telles pannes déjà rencontrées ou telles actions réalisées pour solutionner la panne. Elle peut aussi être utilisée pour des fonctions support, pour de la formation, par exemple. Mais jamais dans le process. En fait, on laisse cela à l’IA par apprentissage, qui elle, n’hallucine pas.

Comment voyez-vous l’évolution de l’IA ces prochaines années ?

R. B. : Il est acquis maintenant que l’utilisation de l’IA ne va faire qu’augmenter dans des applications de contrôle qualité. Aujourd’hui, on ne sait pas forcément dire s’il y aura des ruptures technologiques très franches, très en rupture avec les algorithmes actuels en termes d’intelligence artificielle. Mais on s’attend davantage à des accélérations en termes de performance de modèles, d’étendre la capacité dans la mise en place de bases de données plus larges et qui vont pouvoir s’adresser à de plus en plus de cas d’usages, sans forcément réapprendre les modèles systématiquement.

Cela va-t-il nécessiter de plus gros serveurs pour stocker toutes ces données ?

R. B. : C’est déjà le cas. Je pense que cela va malheureusement s’amplifier. C’est aussi une contrainte environnementale. Si on penche là-dessus, c’est le coût du serveur informatique qui aura un impact directement lié à l’utilisation de l’IA.

Q. J. : L’IA se démocratise de plus en plus. De plus en plus d’industriels savent que ça existe. Ce n’était pas forcément le cas il y a cinq ans. Ils ne sont pas encore au courant forcément de la manière de l’utiliser dans l’industrie ou dans le contrôle. Donc c’est un apprentissage. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’ils vont avoir du mal à s’en passer dans les prochaines années. Cela va évoluer et cela va devenir de plus en plus généraliste. C’est-à-dire que les IA seront capables de faire de plus en plus de tâches différentes. Donc, une même IA pourrait à l’avenir être capable de faire un contrôle qualité et un contrôle métrologique, pourquoi pas. Peut-être qu’on aura plus besoin d’IA spécialisées pour chacune des tâches.

Et il vaut mieux stocker ces données dans l’entreprise, sur le cloud ou dans un autre datacenter ?

R. B. : Question assez profonde que les industriels doivent garder en tête : la notion de souveraineté et de confidentialité des données. Effectivement, chacun la voit dans son propre périmètre. Il y a différentes solutions qui existent. Certaines ont des contraintes et des avantages, ça dépend beaucoup des filières et de leur propre réglementation aussi.

Pour l’usinage, on peut imaginer que l’IA peut être transférée ou connectée à la machine-outil ?

Q. J. : En ce moment on parle beaucoup d’agents. Il existe des agents spécialisés pour chacune des tâches. Et ces agents sont de plus en plus capables de communiquer les uns avec les autres, d’interagir pour éventuellement faire l’industrie 5.0 ou 6.0, avec un usinage complètement connecté et autonome.

Intervenants

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Romain Brault

Expert métrologie numérique

CETIM

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Quentin Julien

Expert vision industrielle

CETIM

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Jérôme Meyrand

Rédacteur en Chef

Machines Production

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Sara Ahmadvand

Reporter/Chroniqueuse

Machines Production