Vous avez créé votre entreprise de découpe laser et en préparant cette émission, vous m’avez confié être autodidacte. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?
Constance Bocaert : C’est déjà le fait que mon père ait cru en moi puisqu’il m’a permis de m’installer en ayant acheté un bâtiment et un banc de découpe laser. Et puis un soir, à l’apéritif, il m’a dit : “Est ce que ça te dit d’ouvrir une entreprise de découpe laser ?” Je ne me suis pas posée de questions parce qu’il me fait confiance. Et donc je me suis lancée dans cette aventure.
Vous faisiez quoi avant ?
J’étais vendeuse dans l’automobile.
Avez-vous rencontré des freins ou des encouragements particuliers dans votre parcours, notamment dans la création de votre entreprise ?
V.B. : J’ai rencontré beaucoup d’encouragements de la part de mes proches, ma famille, mes amis. Cependant, j’ai rencontré pas mal de freins à la création de l’entreprise pour travailler avec des nouveaux clients puisque j’ai fait une création. Donc pas de clients, pas de carnet de commandes. Auprès de mes fournisseurs, cela n’a pas été très compliqué de me faire une place dans ce milieu, mais pour la plupart, c’est vraiment au niveau de la clientèle. Il y a des clients qui ont joué le jeu, qui m’ont laissé ma chance et je les en remercie encore aujourd’hui. Mais il y a beaucoup de clients qui ne voulaient pas travailler avec une nouvelle entreprise qui n’avait pas de renommée pour l’instant et aussi de travailler avec une femme, qui plus est, qui avait 20 ans, à cette époque, c’était très compliqué pour moi de me faire une place dans ce milieu.
Je crois que vous avez rencontré un fournisseur qui ne vous a pas au sérieux…
V.B. : J’avais rendez-vous avec un fournisseur. Il faut savoir que je fais à peu près tout dans mon entreprise. Je fais aussi bien la découpe laser que le pliage, que la soudure, la partie commerciale, les livraisons, les facturations… Donc je suis souvent habillée en bleu de travail et j’avais rendez-vous avec ce monsieur. Il arrive sur le parking, je m’en vais pour l’accueillir. Il me dit qu’il vient voir madame Bocaert. Je lui ai dit que j’étais madame Bocaert. Il me regarde et rigole à mon nez. Sur le coup, je n’ai pas trop compris. Je le regarde et lui dis : « Ecoutez, le rendez-vous va s’arrêter là. » Il s’en étonne. Alors je lui ai expliqué qu’au vu du respect qu’il me portait, on ne ferait pas affaire ensemble. Et j’ai mis fin au rendez-vous. Au revoir monsieur.
Avez-vous rencontré d’autres cas ou c’est assez rare un tel comportement ?
V.B. : J’ai l’habitude d’avoir de petites réflexions du genre “Ah ! c’est vous la directrice ?” Mais c’est plutôt bienveillant, ce n’est pas irrespectueux. Toutefois, quand je vais livrer des pièces sur les chantiers, et que je crois des des ouvriers, cela m’est déjà arrivé de me faire siffler ou de me faire un peu insulter sexuellement parlant. Surtout qu’il n’y a rien d’extravagant. On met un pantalon, des chaussures de sécurité, un bleu de travail, une veste. Il n’y a rien de sexualisé dans la tenue des femmes quand elles travaillent dans l’industrie. C’est encore une voie qu’il faut améliorer.
Et quelle image aviez-vous de ce secteur avant d’y entrer ? Et surtout, est-ce qu’elle correspond aujourd’hui à la réalité ?
V.B. : Comme j’ai lancé mon entreprise sur un coup de tête, je n’avais pas forcément d’idées précises de ce que pouvait être l’industrie, la métallerie, la découpe laser. J’ai été agréablement surprise parce que, au-delà du fait que c’est un métier un peu compliqué, quand on est une femme, on se rend vite compte que lorsqu’on est passionné et lorsque l’on veut bien faire, que l’on a soif d’apprendre, ça devient très vite accessible et très facile. De plus, nous avons une minutie plus précise et le souci du détail qui nous différencie des hommes. On a aussi cette polyvalence qui nous permet d’être sur différents fronts et aussi le sens de la pédagogie qui nous permet d’expliquer les choses plus facilement qu’un homme pourrait le faire.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune fille qui hésite encore à se lancer dans les métiers de la mécanique comme le vôtre ?
V.B. : Il ne faut pas qu’elle hésite si elle a des doutes, des peurs, il faut qu’elle se lance à partir du moment où elle sera bien encadrée, où elle pose beaucoup de questions, qu’elle est passionnée, elle va y arriver.
Le poids et l’environnement de travail ne sont pas des freins ?
V.B. : Le poids n’a pas de d’impact sur notre travail puisqu’aujourd’hui il y a beaucoup de moyens de levage comme des ponts roulants, des Clark ou tout simplement des chariots élévateurs manuels à assistance hydraulique. Dans l’industrie de la métallerie, il est tout à fait envisageable qu’une femme fasse à même titre le métier qu’un homme.
Pensez-vous que les nouvelles générations plus sensibles à la diversité vont accélérer la féminisation dans l’industrie ?
V.B. : Je travaille avec un lycée du côté de Béthune et j’ai pas mal de filles qui viennent me voir. Elles sont encore hésitantes, mais je pense qu’à terme, il pourrait y avoir un changement et un pas en avant peut-être.
A de M. : C’est assez intéressant parce que les jeunes dans leur globalité, garçons et filles d’aujourd’hui, n’aiment pas qu’on parle de genre. Tout est dégenré en fait. Quand on parle finalement des qualités professionnelles, les compétences que les jeunes femmes peuvent avoir sur les garçons sont reconnues par les industriels notamment. Voilà, ils sont tout à fait d’accord pour dire que finalement on peut parler de genre dans ce cas-là, mais effectivement, on reconnaît qu’il y a plus de motivation, peut-être parce qu’il faut que les jeunes filles se battent plus. On sent cette espèce de rage au ventre chez elles. C’est ça qui est absolument génial.
V.B. : Je voudrais porter un regard optimiste et positif, puisqu’aujourd’hui les nouvelles générations sont en quête de sens dans leur travail et sont également en quête d’équilibre entre les temps de vie. Et qui dit équilibre entre les temps de vie, dit équilibre pour élever les enfants et équilibre dans le rôle de maman et papa. Et du coup, ce partage des tâches va aider à l’inclusion des femmes dans le secteur industriel et cette quête de sens. Aller ensemble chercher pourquoi je vais au travail, quel est mon apport dans la société. Pour moi cette quête de sens, c’est une demande qui est non genrée et qui va aussi participer à inclure plus de femmes dans nos beaux métiers industriels.
REPORTAGE
Notre journaliste Sara Ahmadvand a recueilli le témoignage de deux femmes impliquées dans l’industrie. Julie Voyer, directrice du salon Global Industrie, et Olivia Poitau, secrétaire générale de l’organisation professionnelle Évolis. C’était à l’occasion du BIG, le grand rendez-vous business de Bpifrance, à l’Accor Arena, le 23 septembre à Paris.
Julie Voyer : La présence et la représentation des femmes dans l’industrie a énormément évolué ces quinze dernières années. Par plein de façons, déjà de la manière dont elles vont occuper l’espace médiatique et ont été mises en lumière. Je pense que sur Global Industrie, en particulier, on s’attache justement à ce qu’elles soient là aussi pour incarner ces figures féminines qui inspirent, qui montrent aussi qu’on peut réussir, qui sont là aussi pour casser les clichés. Et c’est vrai qu’on voit cet impact aussi, même dans le public visiteur du salon, ça reste encore insuffisant. On sait qu’il va falloir encore avoir plus de femmes. On a que 27 % de femmes dans l’industrie, malheureusement. Mais il y a plein de signaux qui sont positifs. Et surtout, je pense qu’avant tout, on doit se faire confiance en tant que femmes.
Olivier Poitau : Effectivement, l’évolution de la place des femmes dans la mécanique progresse, mais trop lentement à notre goût. Effectivement, à date, nous sommes à 30 % de l’emploi industriel occupé par les femmes, selon les derniers chiffres de l’Insee paru en 2024 et moins de 20 % pour les productions dites de métiers techniques. Il est souhaitable, pour augmenter le taux de participation des femmes dans l’industrie mécanique, d’accroître trois leviers que sont l’attractivité, la formation et l’image renvoyée de l’industrie.
J.V. : Les principaux freins potentiels ? Je pense que malheureusement, il date de très longtemps et j’allais dire presque ils sont liés déjà à la manière dont on a éduqué aussi les femmes. C’est-à-dire que souvent on associe les filières scientifiques à des hommes plutôt qu’à des femmes. Malheureusement, et on le voit, il y a des études qui le montrent, à partir du CP-CE1 déjà, on commence à voir les différences.
O.P. : Les principaux obstacles qui freinent l’accroissement du nombre des femmes dans l’industrie relèvent de plusieurs ordres. Le premier, notamment, c’est l’image de l’industrie. L’industrie est toujours vue et perçue comme un milieu dur, difficile, masculin. Alors qu’avec les nouvelles technologies, notamment de l’IA, l’automatisation, la robotisation, c’est un secteur qui évolue, qui est moins pénible, qui est beaucoup plus inclusif.
C’est un rapport gagnant-gagnant pour l’industrie et les femmes. On a remarqué, au-delà des chiffres qui sont parlants, qu’un atelier de production plus mixte est un atelier plus sécuritaire, plus innovant, plus créatif, plus productif. Il faut s’enrichir des parcours, ceux des femmes et des hommes pour améliorer l’innovation. Oui, l’apport des femmes est conséquent.