Handicap : obligations et leviers

Pour cette 38ᵉ édition de MP L’Emission, la rédaction de Machines Production s’est intéressée à l’inclusivité dans le monde du travail, et ce du point de vue du handicap, qu’il soit visible ou invisible.

Dans l’industrie, la question du handicap ne se résume pas à l’obligation d’emploi. Elle interroge aussi l’organisation du travail, l’adaptation des postes et la capacité des entreprises à intégrer des profils aux parcours différents. Pour les industriels, le recours à une entreprise adaptée peut constituer une réponse à ces enjeux, tout en s’inscrivant dans des besoins très concrets de production. À travers les témoignages de deux dirigeants, cette émission explore les dispositifs existants, les réalités du terrain et les conditions pour accueillir au mieux une personne en situation de handicap au sein de ses équipes.

Pour découvrir concrètement, le travail au sein d’une entreprise adaptée, qui emploie ce type de public, nous nous sommes rendus dans un atelier à Cluses (Haute-Savoie), afin de rencontrer Manon Plockyn, qui vit avec une neuro dyspraxie visuo-spatiale. Opératrice de conditionnement, elle nous raconte son quotidien.

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Décryptage

Nous recevons deux invités sur notre plateau :

Grégory Challamel, directeur général de l’ADTP, une entreprise adaptée

Alexandre Pessey-Girod, directeur général des Etablissements Henri Bossonnet, entreprise spécialisée dans le microdécolletage.

Pouvez-vous nous présenter l’ADTP, son statut et les missions qu’elle exerce auprès des personnes en situation de handicap ?

Grégory Challamel : ADTP, c’est une association loi 1901 créée en 1957 et notre métier est l’accompagnement de personnes en situation de handicap par le travail, au travers des ESAT, établissements et services d’accompagnement par le travail, avec des personnes en situation de handicap, soit mental, soit psychique mais qui ont au moins  50 % de handicap, et au travers des entreprises adaptées (EA) où les salariés sont plutôt des personnes qui ont été, d’une certaine manière, abîmées par le travail ou qui ont été confrontées à des accidents de la vie ou vivent avec des handicaps de naissance.

Nous accompagnons ce public-là par le travail à travers notre activité de la sous-traitance industrielle sur notre site de Cluses, qui consiste en des opérations de tri et contrôle de pièces, d’ensachage, de préparation de kit et d’assemblage. Sur notre site d’Annecy, nous proposons de l’assemblage simple et complexe, avec une capacité de concevoir et développer des cartes électroniques, réaliser des prototypes de cartes électroniques avec des lignes CMS, incluant le câblage.

Quelle est la spécificité du site de Cluses et à quels besoins des industriels du décolletage répond-il ?

G. C. : L’activité de Cluses a été créée afin de répondre aux besoins de l’écosystème constitué par l’industrie du décolletage. Donc, il s’agit beaucoup de tri et d’emballages, d’ensachages de petites pièces. Par exemple, un client peut nous appeler le matin ou il peut même arriver avec ses pièces et nous passer la commande pour le soir ou le lendemain. On est capable en une heure de faire l’offre, lancer le tri pour répondre très rapidement aux clients. C’est vraiment l’enjeu de notre site de Cluses : être réactif et répondre aux besoins du décolletage.

Comment adaptez-vous les postes et l’organisation du travail aux capacités et aux restrictions propres à chaque personne ?

G. C. : Ce qui est important, c’est de ne pas regarder le handicap, mais plutôt de travailler sur la restriction. En fait, il est important de connaître la restriction liée à un handicap, par exemple de ne pas pouvoir porter un poids de plus d’un kilo, ou d’avoir des difficultés avec la vision ou avoir du mal à se concentrer plus d’une demi-heure sur une tâche. A nous d’essayer d’effacer cette restriction et de travailler sur toutes les autres qualités de la personne et toutes ses compétences afin de mettre au mieux en avant ses compétences et entre guillemets « utiliser ses compétences » et l’accompagner dans son projet professionnel.

Quels dispositifs avez-vous mis en place pour accompagner les salariés qui souhaiteraient ensuite rejoindre une entreprise ordinaire ?

G. C. : Si dans un ESAT, on est dans un milieu très protégé, dans l’entreprise adaptée (EA), il s’agit d’un milieu ordinaire quelque part. Notre rôle est aussi d’accompagner nos salariés qui auraient envie de rejoindre une entreprise ordinaire. Pour cela nous animons des « DuoDay », des journées à l’extérieur, à travers des stages d’une semaine dans des entreprises ordinaires. Mais tous les parcours ne sont pas les mêmes, il y a des personnes qui souhaitent rester chez nous et qui ne chercheront pas forcément à nous quitter.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à la poursuite d’un parcours professionnel en milieu ordinaire pour les personnes accompagnées par l’ADTP ?

G. C. : Cela va dépendre des parcours et la manière dont on pourra accompagner ceux qui voudraient quitter une entreprise adaptée. Dans les ESAT, le taux de sortie dans le milieu ordinaire est de 1 % et 6 % pour ceux qui souhaitent sortir, mais sans aller jusqu’au bout de leur démarche.

Pouvez-vous nous présenter les Établissements Henri Bossonnet et leur activité ?

Alexandre Pessey-Girod : Les Etablissements Henri Bossonnet, c’est une entreprise familiale de quarante-cinq personnes, spécialisée dans le domaine du microdécolletage, essentiellement pour la connectique. Nous avons fêté cette année nos soixante-dix ans.

Vous êtes vous-même en situation de handicap. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre perception du monde du travail et du handicap ?

A. P.-G. : Je souffre d’un handicap d’audition. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être appareillé, donc ce handicap devient encore plus invisible, mais au début de ma carrière je n’étais pas appareillé. Outre la difficulté de compréhension avec mes interlocuteurs, c’est le regard des autres qui est compliqué puisqu’on sent bien que le rapport avec l’autre n’est pas le même. Aujourd’hui, je prends cela comme une chance de manière à pouvoir comprendre vraiment ce qu’est un handicap et l’impact au quotidien.

Quelles tâches confiez-vous à l’ADTP ?

A. P.-G. : J’ai la chance de travailler avec l’ADTP de Cluses depuis plusieurs années, avant même que je rejoigne les Etablissements Henri Bossonnet, avec laquelle je confie la mise en sachet de nos pièces et le contrôle.

Au-delà de la dimension liée au handicap, quels critères vous conduisent à travailler avec l’ADTP pour certaines opérations de production ?

A. P.-G. : Toutes les images qu’on a pu voir au long du reportage [voir plus bas], finalement elles sont très proches de ce qu’on peut voir dans une entreprise classique, les postes de travail, les moyens, et cætera. L’ADTP de Cluses est très spécialisée autour de l’industrie, de l’écosystème local et de ce fait-là, l’avantage c’est qu’on a des salariés qui sont capables de répondre à des tâches très spécifiques. De plus, cela nous évite d’avoir à prendre un intérimaire, à devoir le former, vérifier son travail, le certifier, et cætera. Ici, on a vraiment affaire à un service de qualité de proximité et au même titre que ce qu’on ferait dans nos ateliers.

Que prévoit l’obligation d’emploi des travailleurs en situation de handicap (OETH) pour les entreprises, et quelles possibilités leur offre le recours à une structure comme l’ADTP ?

G. C. : L’obligation d’emploi des travailleurs en situation de handicap, dit OETH, indique que toute structure supérieure à vingt personnes – mais ça descendra avec le temps, ça ne peut pas augmenter- a une obligation d’avoir 6 % de ses effectifs ayant une reconnaissance de travailleurs en situation de handicap. Sinon, l’entreprise doit payer une contribution qui est calculée en fonction de la masse salariale. Cependant, le fait de faire travailler une structure comme ADTP va permettre de réduire cette contribution, sans pouvoir complètement l’éliminer. Ce que l’entreprise pourra déjà bénéficier d’une réduction de 30 % des montants facturés par l’ADTP.

Cette réglementation a comme objectif de contraindre les entreprises à augmenter le nombre de personnes en situation de handicap chez eux. Donc après il y trois types de réactions face à cela. La première réaction, c’est de dire : « moi je m’en fous je paye la taxe, je paye la contribution et voilà c’est comme ça ». Deuxième réaction : « je vais aller embaucher des personnes en situation de handicap ou interroger mes salariés. » Parce que certains peuvent ignorer qu’un handicap aussi faible soit-il peut entrer dans le cadre de travailleur handicapé ou bien qu’ils n’osent pas l’avouer. Sachant que cela concerne aussi les handicaps invisibles. Troisième réaction, c’est de faire le choix de travailler avec des structures comme la nôtre. Idéalement, ce serait de cumuler les deux et c’est là où nous pouvons les accompagner.

Dans votre cas, quel rôle joue la dimension réglementaire dans le choix de travailler avec l’ADTP ?

A. P.-G. : Chez nous, qu’il y ait cette OETH ou pas, on passerait quand même par l’ADTP, par simplicité. C’est aussi pour nous le plaisir de travailler avec le personnel de l’ADTP qui travaille très bien, des salariés qui sont contents et fiers de travailler. La réduction de la taxe, ce n’est pas ce qu’on va aller chercher en premier, en tout cas.

Au-delà de cette obligation, qu’est-ce qui conduit certains clients à poursuivre leur collaboration avec l’ADTP ?

G. C. : Nous avons des clients qui ont déjà atteint les 6 %, mais qui continuent de travailler avec nous parce qu’il y a de la performance, parce qu’il a de la réactivité, parce qu’il y a un vrai savoir-faire sur l’ensemble de nos métiers. Il y a aussi l’impact de l’entreprise dans le cadre d’une démarche RSE.

Au niveau de la réglementation, est-ce qu’elle va évoluer ?

G. C. : Le seuil pour déclencher la taxe pourrait passer à vingt personnes. Ce qu’on voit évoluer aussi, ce sont les aides que nous touchons pour accompagner ces personnes-là. On a vu qu’au budget 2026, il y a eu un début de rabotage des aides pour accompagner des structures comme la nôtre. Cela veut dire qu’il faut qu’on continue de renforcer notre performance. Cette année chez ADTP on a défini Impulsion 2030 : où est-ce qu’on veut être en 2030 ? On veut renforcer notre accompagnement, assumer d’être un acteur industriel et d’être perçu comme un acteur industriel, un acteur qui soit performant en termes de coût-qualité-délai et qui réponde aux besoins de nos clients, c’est vraiment vers ça qu’on veut aller.

A. P.-G. : A l’ADTP de Cluses et comme on le voit dans le reportage, c’est une entreprise très industrielle, et pour ceux qui pourraient avoir des doutes sur la performance, sur le coût aussi, je les invite à les visiter, à se rendre compte par eux-mêmes pour voir que c’est au même niveau d’une entreprise industrielle, ni plus ni moins, et que c’est performant.

Peut-on dire aujourd’hui que l’industrie est l’un des secteurs les plus inclusifs ou au contraire qu’elle a encore du retard ?

G. C. : Il existe de plus en plus de moyens pour accompagner l’inclusion dans les entreprises. Quand on adapte un poste pour une personne en situation de handicap, ce n’est pas seulement cette personne-là qui en profite, mais l’ensemble des équipes. Inclure dans un atelier de quinze ou vingt personnes, deux ou trois personnes en situation de handicap, cela va demander des aménagements de poste, de communiquer aux autres équipes, d’expliquer le handicap, ça va demander d’avoir plus d’entraide dans certains cas, ça va demander d’avoir plus de bienveillance. Donc cela demande une certaine attention et finalement cela va améliorer l’esprit d’équipe. L’industrie suit cette tendance, mais on trouve encore des entreprises en retard sur l’insertion des personnes en situation de handicap.

A. P.-G. : Je pense que les mentalités évoluent. Les entreprises n’ont pas toujours la structure ou les moyens pour accueillir comme elles le souhaiteraient les travailleurs en situation de handicap, en termes de moyens, par exemple pour le cas du port de charges. Mais ça commence à changer. Aujourd’hui, on ne sent aucun frein en tout cas autour des équipes à accueillir une personne en situation de handicap, au contraire je pense que du fait que les mentalités évoluent, les collaborateurs prennent ça aussi comme quelque chose de bien pour l’entreprise et leur environnement de travail, qu’elles puissent s’épanouir par leur travail au même titre que d’autres salariés.

G. C. : Ce qui est important, c’est de ne pas rester seul pour un dirigeant qui souhaiterait faire le pas. On a quand même la chance, en France, d’avoir des dispositifs en place, des structures et des associations pour les accompagner. C’est vrai pour les entreprises mais c’est vrai aussi pour des personnes en situation de handicap, qui ne savent pas trop comment y aller, qui ne savent pas trop à qui s’adresser. Il faut qu’on arrive à faire les bonnes connexions et après tout mettre en place pour bien les accompagner.

REPORTAGE

Découvrez le témoignage de Manon Plockyn qui travaille à l’ADTP de Cluses. Elle raconte son quotidien à l’usine.

Opératrice de conditionnement, son métier consiste à réaliser du conditionnement et du contrôle visuel de pièces. Souffrant d’une neuro dyspraxie visuo-spatiale, Manon a dû mal à se repérer dans l’espace-temps. « J’ai pas mal de soucis de mémoire qui se sont aussi améliorés en grandissant, mais qui sont toujours présents », glisse-t-elle.

Au sein de l’atelier de Cluses, Manon a pu acquérir suffisamment de confiance en elle, qu’elle envisage désormais de quitter l’entreprise adaptée pour rejoindre une entreprise ordinaire et dans le décolletage de préférence ; pour travailler sur des machines-outils à commande numérique. Elle lance un appel aux décolleteurs qui souhaiteraient l’embaucher.

Intervenants

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Grégory Challamel

Directeur Général

ADTP

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Alexandre Pessey-Girod

Directeur général

Établissements Henri Bossonnet

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Jérôme Meyrand

Rédacteur en Chef

Machines Production