Quels sont les cas actuels rencontrés où l’intelligence artificielle peut intervenir dans le process d’usinage ?
R. B. : L’intelligence artificielle a un intérêt quand il y a beaucoup de données. Comme l’a dit Stéphane, la potentialité de trouver dans le signal faible qui va être annonciateur d’un problème, par exemple, quand on parlait de la maintenance prédictive, c’est un point fort de l’intelligence artificielle. Après l’intelligence artificielle, à la base ce sont des techniques qui ont soixante-dix ans pour certaines, c’était issu de la statistique, et puis on a rajouté la puissance de calcul, des nouveaux concepts, etc.
Mais l’intelligence artificielle c’est donc tout un ensemble de techniques. Aujourd’hui, comme l’a dit Stéphane, on parle beaucoup des IA génératives, qui sont très intéressantes, mais l’IA classique qu’on appelle le machine learning et les anciennes techniques ont toujours leur mot à dire et elles sont toujours utilisées et utilisables.
L’IA peut-elle ajuster en temps réel les paramètres de coupe par rapport aux matériaux par exemple ?
R. B. : Il ne faut pas trop demander à l’IA. Il y a une part, c’est mon avis, de préparation au bureau des méthodes, c’est-à-dire déjà de partir dans des conditions de coupe qui sont adaptées à la matière, c’est quand même le travail du bureau des méthodes. Et puis après, pendant la production, de par les capteurs et les signaux qu’on collecte, l’IA peut dire : tiens je constate une anormalité au niveau des efforts de coupe, des vibrations ou de la puissance consommée par le moteur, alors en fonction d’un modèle, IA ou non IA, il ne faut pas être sectaire, à ce moment-là mon raisonnement fera que je dois baisser la vitesse, baisser l’avance ou quelque chose comme ça. Donc oui, l’IA peut de plus en plus adapter de façon plus ou moins transparente ou avec l’accord du technicien, les paramètres du process d’usinage.
Et pourrait-on imaginer qu’une intelligence artificielle puisse anticiper les risques de non-conformité pendant la production ?
R. B. : Oui, sur deux aspects. Soit dans le cadre d’une production en temps réel ou après la production, c’est-à-dire que pendant qu’on a réalisé la pièce, on a capté des signaux avec des capteurs sur la machine, puis avec des modèles de calcul basés sur de l’intelligence artificielle, on va pouvoir affirmer que la surface de la pièce est vibrée.

Est-il possible d’utiliser l’intelligence artificielle pour prédire la durée de vie des outils de coupe ?
R. B. : Tout à fait. Comme on a capté de la data, on est capable via des modèles de régression d’extrapoler le futur et de dire : j’ai un niveau vibratoire de tant, qui est représentatif d’une certaine usure de l’outil, tiens il se met à bouger, mes modèles me disent que tant que je suis dans cette zone-là c’est tout à fait faisable de continuer. J’atteins ma limite, bon je vais dire à l’opérateur que dans trente pièces il serait souhaitable qu’il vienne pour changer l’outil, parce que je sais quand ça va commencer à poser des problèmes. L’IA va permettre de dire ça c’est à surveiller, parce que c’est annonciateur d’une future dégradation, et une fois que le système a appris, il pourra faire des prédictions à partir de cela.
S. M. : Demain, on pourra améliorer ces modèles pour intégrer des notions de calcul de prix, le prix de revient de la pièce, de durée de vie de l’outil. Mais pour cela, il va nous falloir analyser des données et avant de les analyser, il va falloir les capter et les mettre en musique. Et ainsi à l’avenir, lorsque je devrais réaliser un chiffrage, je pourrai être extrêmement précis sur la consommation outils en fonction de la matière de manière beaucoup plus fine qu’aujourd’hui.
R. B. : Cela rejoint la technologie des jumeaux numériques. Une machine bardée de capteurs pour en faire un modèle numérique, qui va permettre de rétroagir finalement soit au niveau de la machine, donc dans l’aspect production, mais peut-être aussi au niveau du bureau des méthodes pour la programmation, et de dire : j’ai remarqué qu’il y a telle matière, telle machine qui a eu des problèmes dans tel cas, justement cette machine a globalement la même typologie d’usinage, tu risques d’être embêté, donc je te conseille de… Ce qu’on peut attendre donc d’une IA probablement et ce qu’on attend tous, c’est qu’elle nous assiste, qu’elle nous aide, elle ne nous remplacera pas, mais elle va nous assister, elle va faire office de mémoire un peu de l’ancien qui disait : dans tel cas, tu ferais bien de faire ça parce que ça ira mieux.
En faisant un petit bond dans le futur, à quoi ressemblera la machine-outil intelligente dans cinq ou dix ans ?
R. B. : Je pense qu’on peut dire qu’aujourd’hui la partie capteurs, moyens d’acquisition, moyens de traitement, est accessible désormais et à des prix relativement intéressants. Pour l’instant, dans nos laboratoires, c’est toujours ce que j’appelle des add-on, des choses qu’on rajoute sur une machine existante. Mais je pense que cela va être comme dans l’automobile, cela va être intégré de plus en plus. Il y en a un qui commencera à intégrer des capteurs et cela se fait déjà au niveau de la broche d’une machine-outil, demain ce sera au niveau de la tourelle, après demain ce sera au niveau des outils et petit à petit on va commencer à rendre tout ça communicant, on commence déjà à le faire et à mon avis, c’est comme le radar de recul des voitures, on va dire : bah oui, j’ai des capteurs sur mon pare-chocs c’est normal. Dans la machine-outil, cela va devenir une fonctionnalité, une assistance, complètement transparente.
S. M. : On va multiplier, dupliquer davantage de moyens de captation de données sur les machines-outils. Aujourd’hui, on exploite encore assez peu les commandes numériques, alors qu’elles renferment beaucoup d’informations. Demain on va être capable d’analyser plus finement les données issues de la commande numérique grâce à l’IA, avec des capteurs complémentaires. Puis, cela deviendra un outil qui va assister l’opérateur devant sa machine, lui faire gagner du temps, en simplifiant sa tâche.
L’IA doit être un outil qui va nous permettre de remettre l’humain au centre de l’industrie du futur et de pouvoir bénéficier des connaissances du passé. On parle de données de signal mais pourquoi pas en même temps analyser des données vidéos et des données photos, lesquelles vont être beaucoup plus faciles à traiter, grâce à ces moteurs d’IA qui seront beaucoup plus performants.
R. B. : J’observe à travers des projets européens que la tendance est d’aller vers des machines avec lesquelles il y aura des possibilités d’interaction par la parole et le son. Donc un dialogue avec l’opérateur. L’IA va permette de faire des diagnostics sur son état à un instant T, mais pourquoi pas de prédire les interventions du technicien. On sent qu’il y a une tendance. On peut rêver ou imaginer l’arrivée d’une assistance vocale qui fait qu’on dialoguera avec notre machine. Elle nous dira : tu as entendu ce bruit-là, il faudrait peut-être changer l’outil dans dix pièces.
S. M. : On a vu il y a quelques années aux États-Unis, mais qui ne s’est finalement pas vraiment développé, c’est une Alexa de la machine-outil où l’opérateur commandait sa machine-outil par des ordres donnés vocalement. Le soufflet est vite retombé, mais cela a été beaucoup davantage exploité sur nos téléphones avec les Siri et autres. Mais peut-être que demain ce sera des technologies qui nous permettront de travailler beaucoup plus facilement, en optimisant la synthèse et l’exploitation vocale afin d’offrir à l’opérateur la possibilité de travailler plus en sécurité et de manière beaucoup plus facile avec sa machine.
R. B. : Il faut que tout cela soit transparent, limite on dialogue avec et puis point barre, au mieux on affiche une courbe sur la commande numérique et puis c’est tout. Il faut que ce soit humainement « user friendly » comme on dit.