Nous recevons deux invités sur notre plateau :
Gaspard de Monclin, avocat spécialisé dans la structuration de fonds d’investissement
Laurent Moisson, cofondateur et coprésident des Forces Françaises de l’industrie (FFI)
Quelles sont les causes de la désindustrialisation française ?
Laurent Moisson. Elles sont multiples. On pourrait passer toute une émission à les expliquer, et ce ne serait pas suffisant. Mais globalement, il y a eu un désintérêt, j’allais dire, de tout ce qui fait la France, pour ce qui faisait aussi sa puissance économique : l’industrie. À un moment donné, c’est devenu un peu ringard. On s’est mis à considérer que les usines étaient des endroits d’exploitation, où quelques personnes gagnaient beaucoup d’argent au détriment des autres. On s’est dit qu’il fallait « libérer » ces gens-là.
On a donc demandé à l’Éducation nationale de faire en sorte que les enfants d’ouvriers ne deviennent surtout pas ouvriers, alors qu’il existait une vraie fierté de ces métiers. Des gens aimaient leur travail, faisaient les choses très bien et étaient reconnus à l’échelle mondiale. Ensuite, lorsqu’on commence à dire que quelque chose est « mal », on met en place un système de taxation fondé sur des critères moraux. Quand c’est bien, on exonère, on subventionne parfois. Quand on estime que ce n’est pas bien, on taxe pour décourager.
Concernant l’industrie, la puissance publique s’est mise à contrôler davantage, voire à décourager les investissements industriels, ou en tout cas certaines industries existantes. On parlait à l’époque des « 200 familles » [cette expression renvoie aux 200 plus gros actionnaires de la Banque de France sous la IIIe République], un peu le Zucman de l’époque : l’idée qu’il n’était pas normal que quelques-uns aient beaucoup plus que les autres. Résultat : beaucoup d’entreprises de taille intermédiaire, qui faisaient la force de nos régions, ont été vendues à des fonds d’investissement pour payer l’impôt, ou ont disparu.
Par ailleurs, nos groupes du CAC 40 n’appartiennent plus réellement à des acteurs nationaux. Ils sont majoritairement détenus par des fonds d’investissement, souvent américains. On peut leur reprocher beaucoup de choses, mais on ne peut pas leur demander d’être patriotes à la place des Français. Leur objectif est de maximiser les rendements, notamment pour payer les retraites. Si délocaliser une usine permet de gagner plus, ils le font. En parallèle, de nombreux gouvernements, de gauche comme de droite, ont fait le choix de penser que la France serait un pays tertiaire. On a estimé qu’envoyer les usines dans les pays pauvres leur permettrait de rejoindre la mondialisation.
On a oublié les territoires. On a oublié les entrepreneurs. Les instances patronales représentaient très bien les grands groupes, mais beaucoup moins les PME et surtout les ETI. À force de créer des conditions défavorables, ces entreprises se sont affaiblies. Aujourd’hui, il en reste, mais beaucoup moins qu’ailleurs. Nous avons deux fois moins d’industrie dans notre PIB que l’Allemagne ou la Suisse, pourtant pays de banques et de sièges sociaux, qui dépassent les 20 %.
Gaspard de Monclin. Je suis parfaitement d’accord et j’ajouterais d’autres éléments plus récents. Les coûts de l’énergie ont été très élevés. Or, par définition, l’industrie repose fortement sur l’énergie pour produire et faire fonctionner les machines, notamment dans la métallurgie. Quand les coûts sont plus faibles aux États-Unis ou ailleurs, le capitaine d’industrie choisit naturellement l’endroit où la production coûte le moins cher. Il y a aussi la sur-réglementation, environnementale et sociale. Elle ajoute des contraintes et des coûts supplémentaires, ce qui pèse sur la rentabilité. L’ensemble de ces facteurs explique pourquoi l’industrie française est devenue moins compétitive, ce qui est évidemment regrettable, notamment pour notre souveraineté.
Quels territoires ont été les plus touchés et quelles conséquences sur les savoir-faire ?
L. M. Les territoires les plus touchés sont ceux où il y avait le plus d’industries. Le Nord de la France, une partie de l’Est, historiquement très industrialisés, notamment dans le textile, ont été les premiers concernés. Là, cela a été dramatique. Dans les territoires moins industrialisés, cela s’est moins vu. Il existe aussi des paradoxes. La Vendée, par exemple, n’était pas un territoire industriel avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’était une région très agricole. Les Vendéens ont pourtant su créer une industrie aujourd’hui très dynamique, pendant que d’autres territoires s’affaissaient.
Concernant les savoir-faire, leur perte est mécanique. On l’a vu très clairement dans le nucléaire. Pendant des années, cette filière a été stigmatisée, les vocations ont été découragées. Aujourd’hui, on relance, mais on constate que l’on ne sait plus construire comme avant.
Les problèmes de soudures sur les EPR en sont un exemple. Quand une filière s’effondre, les jeunes ingénieurs ne s’y engagent plus. Ils vont dans la finance, la tech, d’autres secteurs. C’est nécessaire, mais on en manque ailleurs. Il n’y a pas que les ingénieurs. Les filières techniques offrent aujourd’hui de fortes perspectives, y compris salariales. On parle beaucoup de « valeur », mais la valeur, ce sont aussi les euros. L’ascension sociale reste un moteur, notamment hors des grandes métropoles. Pourtant, les écoles professionnelles souffrent d’un déficit d’attractivité, encore lié à une image de métiers sans avenir, alors que c’est exactement l’inverse.
En quoi la perte de capacité industrielle menace-t-elle notre souveraineté ?
G. de M. La souveraineté repose sur deux piliers : l’autonomie et la capacité de projection. Il ne s’agit pas d’autarcie, mais de la capacité à produire soi-même ce dont on a besoin. L’exemple le plus évident est celui de la défense. Un pays incapable de produire ses armes dépend de l’étranger et ne peut pas entrer en conflit avec lui. En 2014, la France a annulé un contrat avec la Russie concernant les porte-hélicoptères Mistral, au moment de l’invasion de la Crimée. Pourquoi ? Parce qu’une dépendance stratégique était inacceptable. Il fallait être capable de produire nous-mêmes, notamment à Saint-Nazaire. La crise du Covid a montré la même chose : pénurie de masques, d’oxygène. Nous avons dû faire appel à l’étranger, qui a d’abord protégé ses propres populations, ce qui est légitime.
Le second pilier, c’est la projection stratégique. Quand la France vend des Rafale à l’Inde, c’est l’Inde qui devient un allié stratégique. À l’inverse, la perte du contrat des sous-marins avec l’Australie a été une perte stratégique majeure. Quand une entreprise comme Renault vend à l’étranger des productions réalisées en France, ce sont des revenus qui reviennent sur notre territoire, qui financent salaires, impôts et services publics. Face aux grandes puissances (Russie, États-Unis, Chine, Turquie) la France et l’Europe doivent défendre leurs intérêts. Cela passe par toutes les industries, qu’il s’agisse de défense, d’automobile, de spatial ou d’autres secteurs tout aussi stratégiques.