Réindustrialisation : le grand défi français

Pour cette 34e édition de MP L’Emission, la rédaction de Machines Production s’empare d’un sujet au cœur de l’actualité économique et politique : la réindustrialisation de la France. Après plusieurs décennies de désengagement productif, le pays tente de reconstruire une base industrielle capable de répondre aux enjeux de souveraineté, de compétitivité et de transition. Pour décrypter les causes profondes de la désindustrialisation, ses conséquences sur les territoires et les savoir-faire, mais aussi les leviers à activer pour relancer la production, MP L’Emission réunit deux regards complémentaires.

Par ailleurs, la rédaction a rencontré Sébastien Martin, ministre chargé de l’Industrie, et Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, pour recueillir leurs réactions sur la réindustrialisation et les défis liés à l’ouverture de nouvelles usines en France.

C’est à découvrir dans Machines Production L’Emission.

Portfolio

Décryptage

Nous recevons deux invités sur notre plateau :

Gaspard de Monclin, avocat spécialisé dans la structuration de fonds d’investissement

Laurent Moisson, cofondateur et coprésident des Forces Françaises de l’industrie (FFI)

 

Quelles sont les causes de la désindustrialisation française ?

Laurent Moisson. Elles sont multiples. On pourrait passer toute une émission à les expliquer, et ce ne serait pas suffisant. Mais globalement, il y a eu un désintérêt, j’allais dire, de tout ce qui fait la France, pour ce qui faisait aussi sa puissance économique : l’industrie. À un moment donné, c’est devenu un peu ringard. On s’est mis à considérer que les usines étaient des endroits d’exploitation, où quelques personnes gagnaient beaucoup d’argent au détriment des autres. On s’est dit qu’il fallait « libérer » ces gens-là.

On a donc demandé à l’Éducation nationale de faire en sorte que les enfants d’ouvriers ne deviennent surtout pas ouvriers, alors qu’il existait une vraie fierté de ces métiers. Des gens aimaient leur travail, faisaient les choses très bien et étaient reconnus à l’échelle mondiale. Ensuite, lorsqu’on commence à dire que quelque chose est « mal », on met en place un système de taxation fondé sur des critères moraux. Quand c’est bien, on exonère, on subventionne parfois. Quand on estime que ce n’est pas bien, on taxe pour décourager.

Concernant l’industrie, la puissance publique s’est mise à contrôler davantage, voire à décourager les investissements industriels, ou en tout cas certaines industries existantes. On parlait à l’époque des « 200 familles » [cette expression renvoie aux 200 plus gros actionnaires de la Banque de France sous la IIIe République], un peu le Zucman de l’époque : l’idée qu’il n’était pas normal que quelques-uns aient beaucoup plus que les autres. Résultat : beaucoup d’entreprises de taille intermédiaire, qui faisaient la force de nos régions, ont été vendues à des fonds d’investissement pour payer l’impôt, ou ont disparu.

Par ailleurs, nos groupes du CAC 40 n’appartiennent plus réellement à des acteurs nationaux. Ils sont majoritairement détenus par des fonds d’investissement, souvent américains. On peut leur reprocher beaucoup de choses, mais on ne peut pas leur demander d’être patriotes à la place des Français. Leur objectif est de maximiser les rendements, notamment pour payer les retraites. Si délocaliser une usine permet de gagner plus, ils le font. En parallèle, de nombreux gouvernements, de gauche comme de droite, ont fait le choix de penser que la France serait un pays tertiaire. On a estimé qu’envoyer les usines dans les pays pauvres leur permettrait de rejoindre la mondialisation.

On a oublié les territoires. On a oublié les entrepreneurs. Les instances patronales représentaient très bien les grands groupes, mais beaucoup moins les PME et surtout les ETI. À force de créer des conditions défavorables, ces entreprises se sont affaiblies. Aujourd’hui, il en reste, mais beaucoup moins qu’ailleurs. Nous avons deux fois moins d’industrie dans notre PIB que l’Allemagne ou la Suisse, pourtant pays de banques et de sièges sociaux, qui dépassent les 20 %.

Gaspard de Monclin. Je suis parfaitement d’accord et j’ajouterais d’autres éléments plus récents. Les coûts de l’énergie ont été très élevés. Or, par définition, l’industrie repose fortement sur l’énergie pour produire et faire fonctionner les machines, notamment dans la métallurgie. Quand les coûts sont plus faibles aux États-Unis ou ailleurs, le capitaine d’industrie choisit naturellement l’endroit où la production coûte le moins cher. Il y a aussi la sur-réglementation, environnementale et sociale. Elle ajoute des contraintes et des coûts supplémentaires, ce qui pèse sur la rentabilité. L’ensemble de ces facteurs explique pourquoi l’industrie française est devenue moins compétitive, ce qui est évidemment regrettable, notamment pour notre souveraineté.

Quels territoires ont été les plus touchés et quelles conséquences sur les savoir-faire ?

L. M. Les territoires les plus touchés sont ceux où il y avait le plus d’industries. Le Nord de la France, une partie de l’Est, historiquement très industrialisés, notamment dans le textile, ont été les premiers concernés. Là, cela a été dramatique. Dans les territoires moins industrialisés, cela s’est moins vu. Il existe aussi des paradoxes. La Vendée, par exemple, n’était pas un territoire industriel avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’était une région très agricole. Les Vendéens ont pourtant su créer une industrie aujourd’hui très dynamique, pendant que d’autres territoires s’affaissaient.

Concernant les savoir-faire, leur perte est mécanique. On l’a vu très clairement dans le nucléaire. Pendant des années, cette filière a été stigmatisée, les vocations ont été découragées. Aujourd’hui, on relance, mais on constate que l’on ne sait plus construire comme avant.

Les problèmes de soudures sur les EPR en sont un exemple. Quand une filière s’effondre, les jeunes ingénieurs ne s’y engagent plus. Ils vont dans la finance, la tech, d’autres secteurs. C’est nécessaire, mais on en manque ailleurs. Il n’y a pas que les ingénieurs. Les filières techniques offrent aujourd’hui de fortes perspectives, y compris salariales. On parle beaucoup de « valeur », mais la valeur, ce sont aussi les euros. L’ascension sociale reste un moteur, notamment hors des grandes métropoles. Pourtant, les écoles professionnelles souffrent d’un déficit d’attractivité, encore lié à une image de métiers sans avenir, alors que c’est exactement l’inverse.

En quoi la perte de capacité industrielle menace-t-elle notre souveraineté ?

G. de M. La souveraineté repose sur deux piliers : l’autonomie et la capacité de projection. Il ne s’agit pas d’autarcie, mais de la capacité à produire soi-même ce dont on a besoin. L’exemple le plus évident est celui de la défense. Un pays incapable de produire ses armes dépend de l’étranger et ne peut pas entrer en conflit avec lui. En 2014, la France a annulé un contrat avec la Russie concernant les porte-hélicoptères Mistral, au moment de l’invasion de la Crimée. Pourquoi ? Parce qu’une dépendance stratégique était inacceptable. Il fallait être capable de produire nous-mêmes, notamment à Saint-Nazaire. La crise du Covid a montré la même chose : pénurie de masques, d’oxygène. Nous avons dû faire appel à l’étranger, qui a d’abord protégé ses propres populations, ce qui est légitime.

Le second pilier, c’est la projection stratégique. Quand la France vend des Rafale à l’Inde, c’est l’Inde qui devient un allié stratégique. À l’inverse, la perte du contrat des sous-marins avec l’Australie a été une perte stratégique majeure. Quand une entreprise comme Renault vend à l’étranger des productions réalisées en France, ce sont des revenus qui reviennent sur notre territoire, qui financent salaires, impôts et services publics. Face aux grandes puissances (Russie, États-Unis, Chine, Turquie) la France et l’Europe doivent défendre leurs intérêts. Cela passe par toutes les industries, qu’il s’agisse de défense, d’automobile, de spatial ou d’autres secteurs tout aussi stratégiques.

Était-il temps que l’État s’intéresse à nouveau à son industrie ?

G. de M. Oui, il était temps. Peut-être même, hélas, un peu trop tard. Aujourd’hui, les finances publiques sont extrêmement contraintes et il n’y a plus beaucoup de marges de manœuvre. On voit régulièrement des fleurons de l’industrie partir en redressement judiciaire ou en liquidation, faute de soutien. Je ne suis pas certain que l’État soit aujourd’hui le meilleur acteur pour sauver l’industrie. Je crois davantage aux entrepreneurs et à l’épargne des Français. Il faut convaincre les épargnants d’investir dans leur industrie, dans des projets rentables, utiles, souverains, plutôt que de laisser cet argent dormir sur des comptes bancaires.

L’État peut évidemment jouer un rôle, mais plutôt comme incitateur, en encourageant l’investissement privé, plutôt que comme financeur direct de l’industrie de demain. Je pense que ce temps-là est révolu. Historiquement, ce sont les entrepreneurs et capitaines d’industrie qui ont bâti la puissance industrielle française. L’État stratège a existé dans certains cas, comme pour Ariane, mais cela reste marginal. Hors périodes de guerre, ce sont surtout des initiatives privées qui ont permis à la France d’être une grande puissance industrielle.

Le protectionnisme américain peut-il être un électrochoc pour l’Europe ?

L. M. Oui et non. Il y a d’abord un protectionnisme très concret qui complique la vie des industries exportatrices. Le marché américain devient une citadelle. Donald Trump fait exactement ce que Gaspard décrivait : il incite les industriels à créer de l’emploi, de la valeur et de la souveraineté sur le sol américain. Les usines qui s’installent aux États-Unis ne s’installent pas ailleurs. Il y a donc un risque d’aspiration des capitaux. Ce phénomène avait déjà commencé sous Biden. Les Américains changent peu leur ligne économique, quelle que soit l’alternance politique. L’IRA [Inflation Reduction Act] a déjà été un aspirateur très puissant à investissements, et le protectionnisme de Trump risque d’amplifier ce mouvement.

Mais il y a aussi un effet psychologique. Ce n’est pas seulement ce que fait Trump, c’est la manière dont il le dit. Il humilie, il affirme clairement qui est le patron. Certaines scènes ont été vécues comme de véritables affronts par les chancelleries européennes. Son attitude vis-à-vis de l’Ukraine, en négociant par-dessus la tête des Européens, renforce ce sentiment. Dans des sociétés très sensibles à la communication, cela peut provoquer un sursaut. Ce n’est pas un esprit de conquête, mais au moins un esprit de résistance. C’est exactement l’idée derrière les Forces françaises de l’industrie : montrer que nous avons les moyens de nos ambitions.

Aujourd’hui, si l’Europe veut soutenir l’Ukraine, Trump a été clair : soit vous produisez, soit vous achetez américain. À un moment donné, nous sommes face à nos responsabilités. Soit, nous assumons une dépendance. Soit, nous passons aux actes. Et cela passe nécessairement par une puissance industrielle solide.

Quels investisseurs mobiliser pour relocaliser l’industrie ?

G. de M. Les investisseurs sont très nombreux et très divers. Il y a de grands fonds d’investissement capables d’investir des centaines de millions, voire des milliards d’euros. Les attirer est extrêmement complexe et mêle des enjeux politiques et économiques. Pour une PME ou une ETI, ce n’est pas simple. Mais il existe toute une chaîne d’investisseurs plus accessibles. Le plus petit, c’est l’investisseur particulier, celui qui souhaite placer une partie de son épargne dans une PME rentable, utile, souveraine, parfois avec une dimension écologique. Ensuite, on trouve les business angels, qui investissent des milliers ou des dizaines de milliers d’euros. Et ainsi de suite, jusqu’aux investisseurs institutionnels. Je suis convaincu qu’il faut mener un travail de pédagogie auprès de ces investisseurs, leur expliquer comment investir, à quelles conditions, avec quelles perspectives de sortie. Ce n’est pas un investissement traditionnel comme l’assurance-vie ou le livret A, mais il est essentiel de créer des ponts entre l’épargne populaire et l’économie réelle.

L’État n’ayant plus les moyens de financer seul l’industrie, c’est là que se trouvent les grandes réserves de capitaux. Les grands investisseurs internationaux ont peu de patriotisme économique, contrairement aux investisseurs individuels, qui sont souvent fiers de soutenir des projets industriels français.

Je ne dirais pas qu’il faut éviter certains investisseurs. Il n’y a pas d’ennemi en soi. Il faut simplement être bien armé juridiquement et stratégiquement. Si des capitaux étrangers viennent créer des emplois, produire et payer des impôts en France, c’est une bonne chose. Mieux vaut cela que de voir nos entreprises investir ailleurs.

L’innovation technologique peut-elle être un levier majeur ?

L. M. Bien sûr. L’industrie, c’est de la technologie. C’est un condensé de génie humain. On parle beaucoup de « low-tech », et certaines industries peuvent être pérennes avec peu de technologie. Mais la tendance de fond, c’est la robotisation, l’intelligence artificielle, l’automatisation. Plus la technologie entre dans le mix de production, moins le coût salarial pèse dans le coût final. Cela permet de redevenir compétitif face à des pays aux coûts salariaux plus faibles. C’est donc clairement l’un des leviers majeurs de la réindustrialisation.

REPORTAGE

Lors de la conférence de presse annonçant le salon Global Industrie à Paris, nous avons rencontré Sébastien Martin, ministre chargé de l’Industrie, et Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, pour recueillir leurs réactions sur la réindustrialisation et les défis liés à l’ouverture de nouvelles usines en France, sujet central de notre émission.

Comment expliquez-vous le ralentissement de l’ouverture de nouvelles usines en France ? Selon le baromètre de l’industrie de l’État, on est passé d’un solde positif de +48 à seulement +9 ?

Sébastien Martin. La réindustrialisation n’est pas un processus rapide. L’industrie fonctionne sur le temps long. Oui, nous traversons une période difficile, avec un contexte international très complexe. La Chine connaît aujourd’hui des surcapacités et adopte une stratégie extrêmement conquérante. Les États-Unis, eux, se sont repliés et ont appliqué des droits de douane massifs, sans distinction. Il nous appartient de nous adapter et de protéger nos entreprises pour leur permettre de regagner en compétitivité et de redevenir conquérantes sur le plan international.

Quel est votre point de vue sur cette dynamique ?

Nicolas Dufourcq. Nous publions, avec l’Usine Nouvelle, un baromètre des nouvelles usines technologiques ouvertes en France. Au premier semestre [2025], 39 nouvelles usines ont été inaugurées. C’est beaucoup plus que l’an dernier, et bien plus encore que deux ans auparavant. La réindustrialisation, portée par l’usine technologique, robotisée et par les start-up industrielles, est en marche. Elle se concrétise, et les signaux sont encourageants.

Intervenants

Portfolio

Laurent Moisson

Cofondateur et coprésident

Forces Française de l’Industrie

Portfolio

Gaspard de Monclin

Avocat

Spécialiste en fonds d’investissement

Portfolio

Sébastien Martin

Ministre

Chargé de l’industrie

Portfolio

Nicolas Dufourcq

Directeur général

Bpifrance

Portfolio

Jérôme Meyrand

Rédacteur en Chef

Machines Production